Des appels à reporter Artemis II après la prédiction réussie d’éruptions solaires sur la face cachée du Soleil
Auteur: Mathieu Gagnon
Quand le Soleil menace les ambitions lunaires

Une équipe de scientifiques vient de lancer un pavé dans la mare de la conquête spatiale. Leur proposition : retarder la mission Artemis II jusqu’en 2026. Si cette demande pourrait bousculer le calendrier de la NASA, elle pourrait surtout avoir des implications bien plus vastes pour l’avenir de la physique solaire. Car au cœur de cet avertissement se trouve une nouvelle méthode de prédiction des colères de notre étoile.
Les éruptions solaires ne sont pas qu’un spectacle céleste nous offrant de magnifiques aurores boréales ou quelques interférences radio. Elles représentent un danger bien réel. Les plus courantes, déjà puissantes, menacent la santé des astronautes, surtout lorsqu’ils s’aventurent au-delà du bouclier magnétique terrestre. Mais les plus violentes pourraient avoir des conséquences catastrophiques. Personne ne sait vraiment comment notre monde, hyper-dépendant de l’électricité et interconnecté par des réseaux de communication, réagirait à un événement de l’ampleur de celui de Carrington, survenu au XIXe siècle. De nombreux experts craignent que la réponse soit simple : très mal.
Être capable de prévoir ces éruptions à l’avance permettrait de gérer ces deux risques. Pourtant, jusqu’à présent, nos capacités en la matière sont restées médiocres, rendant les anciennes prévisions météo d’avant l’ère des satellites presque fiables en comparaison. Une équipe internationale affirme cependant avoir changé la donne, et elle présente comme preuve des événements dont elle n’avait même pas connaissance au moment de ses recherches.
Au cœur du Soleil : deux cycles cachés enfin révélés
L’équipe, dirigée par le Dr Victor M. Velasco Herrera de l’Université nationale autonome du Mexique, a analysé en profondeur 50 années de données. Ces observations satellitaires portaient sur la production de rayons X par le Soleil. C’est en scrutant cette masse d’informations qu’ils ont identifié deux cycles qui étaient jusqu’alors passés inaperçus, éclipsés par le très puissant et bien connu cycle de 11 ans de l’activité solaire.
Ces cycles nouvellement découverts ont des durées respectives de 1,7 et 7 ans. Isolément, les pics d’activité de ces cycles ne se distinguent pas particulièrement du comportement général du Soleil, ce qui explique probablement pourquoi personne ne les avait remarqués auparavant. Le véritable secret réside dans leur combinaison. Lorsque les pics de ces deux cycles se superposent, les super-éruptions (classées X10 et plus) deviennent beaucoup plus fréquentes.
Bien que ces travaux ne permettent pas encore de prédire l’heure exacte d’une super-éruption, les chercheurs estiment pouvoir prévoir des fenêtres de plusieurs mois durant lesquelles ces événements très puissants sont les plus probables. Mieux encore, ils pensent pouvoir déterminer de quelle partie du Soleil ils proviendront.
D’une hypothèse à un calendrier prévisionnel
Il est facile de se perdre dans des données complexes et de voir des motifs là où il n’y en a pas, un peu comme Hamlet qui voyait des formes dans les nuages. Le véritable test pour toute théorie scientifique est sa capacité à produire des prédictions justes. Et c’est précisément ce que l’équipe du Dr Herrera a fait.
Les auteurs ont prédit que les super-éruptions seraient les plus courantes de la mi-2025 à la mi-2026, et qu’elles proviendraient de l’hémisphère sud du Soleil. Après cette période de forte activité, ils anticipent une accalmie d’environ six mois. Puis, ce serait au tour de l’hémisphère nord de connaître une période d’éruptions, plus courte cette fois.
Dans un communiqué, le Dr Herrera explique l’avantage de leur méthode : « Les prévisions solaires traditionnelles peinent avec ces événements extrêmes car ils se produisent rapidement et de manière imprévisible. Notre méthode donne aux opérateurs de météorologie spatiale et aux gestionnaires de satellites un à deux ans d’avertissement sur le moment où les conditions sont les plus dangereuses. Ce délai crucial leur permet de se préparer et de protéger les systèmes de communication, les réseaux électriques et la sécurité des astronautes. »
Une validation aussi spectaculaire qu’inattendue

Lorsque ces prévisions ont été formulées, la NASA visait un lancement pour Artemis II au début de 2026. Un report pour profiter d’une fenêtre plus sûre semblait alors peu probable. Une telle décision se serait basée sur une recherche encore très peu éprouvée et aurait risqué de retarder considérablement le programme Artemis. Mais des événements récents sont venus renforcer la crédibilité de l’équipe de scientifiques.
Le jour même où l’équipe soumettait son article pour publication, une autre équipe annonçait une série d’énormes éruptions de classe X survenues en mai 2024. Celles-ci n’avaient pas été signalées plus tôt pour une raison simple : elles se sont produites sur la face cachée du Soleil. Elles ont cependant été détectées par des engins spatiaux comme le Solar Orbiter et la sonde solaire Parker. Le calendrier de ces éruptions correspondait parfaitement à ce que le modèle de Herrera prévoyait comme étant un autre pic d’activité. Des super-éruptions dirigées vers la Terre, observées peu avant la publication de l’article, ont également conforté leurs analyses.
« Ce fut un pur hasard, mais aussi très révélateur », a commenté le Dr Herrera. Cette annonce inopinée a validé les conclusions de son équipe, renforçant leur conviction quant à la période la plus sûre pour le vol d’Artemis II. Pendant ce temps, des problèmes techniques ont déjà contraint la NASA à repousser le lancement à plusieurs reprises, si bien qu’un délai supplémentaire jusqu’à la fenêtre « sécurisée » ne perturberait plus aussi radicalement le calendrier.
Artemis II face à un dilemme solaire

Le Dr Herrera a été très clair sur ses recommandations. « La NASA a raison de reporter la mission Artemis II vers la Lune jusqu’en mars », a-t-il déclaré, avant que cette date ne soit repoussée à avril. « Mais étant donné l’activité actuelle du Soleil, nos prévisions suggèrent que retarder le lancement jusqu’à la fin de 2026 pourrait être une décision bien plus sûre. » Pour l’instant, la NASA n’a pas indiqué qu’elle suivrait cet avis.
Cependant, si les problèmes de lancement persistent, cette menace solaire pourrait devenir un moyen pratique de sauver la face et de gagner du temps pour résoudre les problèmes techniques. Plutôt que d’admettre que le lanceur SLS n’est pas prêt, l’agence pourrait invoquer la météo spatiale. De plus, avec le Starship encore plus en retard sur son calendrier que le SLS, et les perspectives pour la mission Artemis III s’éloignant toujours plus, les prévisions à plus long terme de l’équipe pourraient entrer en jeu. Le Dr Herrera et ses co-auteurs estiment que la période de mi-2030 à début 2031 sera une autre fenêtre à haut risque, tout comme la majeure partie de 2032 et le début de 2033.
Cette étude qui pourrait bien changer la planification des futures missions spatiales a été publiée dans la revue scientifique Journal of Geophysical Research Space Physics.
Selon la source : iflscience.com