Des adieux envoyés depuis un couloir de Beyrouth
La peur est devenue si intense qu’elle a franchi un cap inimaginable : celui des derniers mots. Nadia Naffi, une résidente de Montréal âgée de 52 ans, s’est retrouvée coincée au Liban, chez sa famille. Jeudi, la panique a saisi le pays après une annonce israélienne. Assez pour la pousser à faire ses adieux préventifs à son mari et à ses enfants, restés au Québec.
Dans un message poignant, elle confie sa démarche. « J’ai envoyé des messages à mes proches pour leur dire que si je ne les vois plus, qu’ils sachent comment ils sont précieux pour moi », a-t-elle expliqué. C’est depuis le couloir d’un immeuble à logements de Beyrouth que la femme de 52 ans, accompagnée de son père et de ses deux neveux, a trouvé un abri précaire face à la menace des bombardements.
Une capitale au bord du chaos
La tension est montée d’un cran plus tôt dans la journée. Israël a formulé une promesse glaçante : détruire une banlieue située au sud de la capitale libanaise, au point de la transformer pour qu’elle ressemble à Gaza. Les autorités israéliennes présentent ce secteur comme un bastion du mouvement islamiste Hezbollah. Ce dernier a attaqué Israël la semaine précédente, suite au déclenchement de la guerre avec l’Iran.
L’annonce a été suivie d’un appel à l’évacuation immédiate pour les habitants de la zone, une population estimée entre 600 000 et 800 000 personnes. Un vent de panique a soufflé sur la ville. Les résidents ont fui leurs domiciles, provoquant un chaos monstre dans les rues de la capitale. Des images diffusées par les chaînes locales et partagées sur les réseaux sociaux témoignent de l’exode : des foules s’échappant à pied, à moto ou en voiture pour fuir le sud de la ville.
Un voyage humanitaire transformé en piège
Nadia Naffi se décrit comme « terrifiée ». Elle se trouve à quelques kilomètres seulement de la banlieue ciblée. Professeure au Département d’études sur l’enseignement et l’apprentissage de l’Université Laval, elle s’était rendue dans son pays d’origine pour un projet de recherche. Elle avait cependant devancé son départ pour une raison familiale : être au chevet de son frère, victime d’un accident de voiture.
Son mari et ses deux enfants sont au Québec, tandis que plusieurs membres de sa famille, dont son frère, résident toujours à Beyrouth. Quelques semaines après son arrivée, le Liban s’est retrouvé entraîné dans le conflit avec l’Iran. Sa première pensée a été de partir. Mais comment ? « Ma première réaction a été que je devais absolument quitter. Mais pour aller à l’aéroport, il faut passer par un chemin qui traverse la banlieue visée par Israël sur lequel il y a eu deux voitures attaquées par des drones hier », explique-t-elle.
Survivre en attendant les bombes
Face à l’impossibilité de fuir, la journée de jeudi a été consacrée aux préparatifs pour survivre à un bombardement. Une des mesures concrètes a été de mettre par terre tout ce qui est en verre dans l’appartement, afin d’éviter les projections en cas de déflagration. Une préparation matérielle qui s’accompagne d’une lourde charge émotionnelle.
L’angoisse s’étend jusqu’à ses responsabilités professionnelles. Ses étudiants, inquiets, lui ont écrit. La réponse qu’elle a dû leur formuler est déchirante. « Mes étudiants à l’université m’écrivent et j’ai dû leur répondre des messages d’adieu », s’attriste-t-elle. Chaque message envoyé devient un potentiel dernier contact, une trace laissée avant l’incertitude.
L’unité du Liban menacée par un « scénario très grave »
Au-delà du drame personnel, c’est l’avenir de tout un pays qui se joue. C’est l’analyse de Sami Aoun, politologue associé à la Chaire de recherche Raoul-Dandurand et spécialiste du Moyen-Orient. Pour lui, le scénario qui se dessine au Liban est « très grave ». Il pointe notamment une conséquence majeure des attaques israéliennes : le déplacement massif d’un million de chiites à travers le pays.
Un tel exode pourrait avoir des répercussions dévastatrices sur un État à l’équilibre fragile, où cohabitent de nombreux groupes religieux et qui a déjà connu l’épreuve de la guerre civile. Sami Aoun met en garde contre les risques. « L’unité du territoire libanais et sa société seraient en péril. Cela pourrait créer des incidents qui pourraient se détériorer en confrontations sectaires entre chiites, sunnites et chrétiens », prévient-il.
Selon la source : journaldemontreal.com