Un El Niño “Godzilla” est-il en train de se former dans le Pacifique ? Les premières prévisions suggèrent quelque chose d’important
Auteur: Mathieu Gagnon
Un frémissement dans l’océan
Un changement est en cours dans les eaux de l’est du Pacifique. Alors que le phénomène La Niña s’estompe enfin, les climatologues scrutent l’océan avec une attention redoublée. La question qui se pose : assiste-t-on aux prémices d’un El Niño surpuissant, surnommé « Godzilla » ?
De nouveaux modèles issus du Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (ECMWF) viennent nourrir cette interrogation. Leurs calculs indiquent que les températures de surface de la mer dans l’océan Pacifique tropical devraient grimper en flèche au cours des six prochains mois. Cette hausse significative a conduit certaines prévisions précoces à avancer des chiffres précis : il y aurait 22 % de chances de voir se former un super El Niño d’ici le mois d’août.
Ces mêmes prévisions estiment la probabilité d’un événement modéré à 98 %, et celle d’un événement fort à 80 %. Des pourcentages qui signalent une tendance claire, même si la prudence reste de mise à ce stade de l’année.
ENSO, le métronome du climat mondial
Ce ballet océanique porte un nom : l’El Niño-Southern Oscillation, ou ENSO. Il s’agit d’un cycle climatique naturel, rythmé par les fluctuations de la température de surface de l’océan et de la pression atmosphérique dans la zone est du Pacifique tropical. Bien que son origine soit localisée, ses répercussions sont planétaires.
L’ENSO influence en effet les températures mondiales, les régimes de précipitations, les épisodes de sécheresse, la formation des cyclones tropicaux ou encore les vagues de chaleur. Ses effets se propagent à travers le globe, bien au-delà de son berceau océanique.
Ce cycle oscille entre trois phases distinctes. Il y a El Niño, la phase chaude ; La Niña, son pendant froid ; et entre les deux, un état neutre. Nous semblons actuellement quitter une phase La Niña de faible intensité pour nous diriger vers le territoire d’El Niño.
L’effet domino d’un El Niño
Lorsqu’une année El Niño se déclare, la température moyenne mondiale reçoit une poussée notable vers le haut. Les schémas météorologiques sont également profondément modifiés. Le sud des États-Unis et le sud de l’Europe ont tendance à connaître des précipitations plus abondantes, ce qui augmente le risque d’inondations.
À l’inverse, les régions du nord de l’Amérique du Nord connaissent généralement des conditions plus sèches et plus chaudes que la normale. Un autre effet, plus surprenant, concerne l’activité cyclonique. El Niño a pour conséquence de freiner la saison des ouragans dans l’Atlantique. Les conditions atmosphériques qui réchauffent le Pacifique créent en effet un cisaillement de vent qui perturbe la formation des tempêtes dans l’Atlantique. En revanche, l’activité des ouragans s’intensifie dans le centre et l’est du Pacifique.
Le spectre du « Godzilla » de 2015
Quand un événement El Niño se révèle particulièrement puissant, il hérite du surnom de « Godzilla El Niño ». Si le risque de voir des reptiles géants piétiner des villes reste faible, les forces à l’œuvre dans le Pacifique n’en sont pas moins redoutables.
La dernière fois que le monde a connu un tel phénomène remonte à la période 2015-2016. Cet épisode s’était caractérisé par des températures très élevées dans l’est du Pacifique, déclenchant une série de catastrophes environnementales à travers le monde.
Pour l’instant, il est important de noter que les grandes institutions météorologiques — comme la NOAA américaine, l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM) ou encore le Bureau de Météorologie australien — n’ont pas encore statué sur la puissance de l’événement à venir. Elles ont toutefois laissé entendre que les chances d’un El Niño sont en hausse.
Surveillance accrue et parole d’experts
Il est encore très tôt dans l’année pour prédire avec certitude l’évolution du phénomène. Les organismes spécialisés garderont donc un œil attentif sur la situation au cours des semaines et des mois à venir. Leurs observations seront cruciales pour anticiper les impacts potentiels.
Celeste Saulo, secrétaire générale de l’OMM, a souligné cet enjeu dans une déclaration récente : « La communauté de l’OMM surveillera attentivement les conditions dans les mois à venir pour éclairer la prise de décision. Le plus récent El Niño, en 2023-24, a été l’un des cinq plus forts jamais enregistrés et il a joué un rôle dans les températures mondiales record que nous avons vues en 2024. »
Elle a ajouté : « Les prévisions saisonnières pour El Niño et La Niña nous aident à éviter des millions de dollars de pertes économiques et sont des outils de planification essentiels pour les secteurs sensibles au climat comme l’agriculture, la santé, l’énergie et la gestion de l’eau. Elles constituent également un élément clé de l’intelligence climatique fournie par l’OMM pour soutenir les opérations humanitaires et la gestion des risques de catastrophe, et ainsi sauver des vies. » Si le qualificatif de « Godzilla » est peut-être prématuré, une chose est certaine : le Pacifique s’éveille.
Selon la source : iflscience.com