L’apocalypse oubliée : des scientifiques pensent que la première extinction massive de la Terre est restée sous nos yeux
Auteur: Mathieu Gagnon
Une apocalypse oubliée dans les archives de la Terre ?
L’histoire de la vie sur Terre est jalonnée de cataclysmes. Des vagues d’extinction ont balayé des myriades d’espèces, encore et encore. L’épisode le plus célèbre reste celui qui a emporté les dinosaures non aviens il y a 66 millions d’années. Mais bien avant eux, d’autres crises biologiques majeures ont redessiné le visage de notre planète. Aujourd’hui, une nouvelle étude suggère que les scientifiques auraient peut-être négligé le tout premier de ces événements : une perte de vie apocalyptique, bien plus dévastatrice qu’on ne le pensait jusqu’ici.
Les archives fossiles témoignent d’une chute brutale de la biodiversité il y a environ 550 millions d’années. À cette époque, certaines parties des océans étaient peuplées d’organismes complexes au corps mou, ressemblant davantage à des plantes qu’à des animaux, bien qu’ils fussent techniquement les premiers représentants du règne animal. Puis, soudainement, cette faune, connue sous le nom de biote d’Édiacara, a laissé place à des formes de vie beaucoup plus simples. Cet événement a été baptisé la Crise de Kotlin.
Le seuil critique des extinctions de masse
Jusqu’à présent, la communauté scientifique était consciente que la Crise de Kotlin avait entraîné une perte de biodiversité significative. Cependant, le pourcentage de taxons disparus était jugé trop faible pour lui accorder officiellement le statut d' »extinction de masse ». Pour qu’un tel événement soit reconnu, il doit répondre à un critère précis : la disparition d’au moins 75 % de toutes les espèces sur Terre dans un laps de temps géologiquement court.
Le consensus scientifique reconnaît cinq de ces événements majeurs, les « Big Five », dans les archives fossiles. La plus ancienne identifiée est l’extinction de l’Ordovicien supérieur, survenue il y a environ 445 millions d’années. Par ailleurs, certains chercheurs estiment que nous sommes actuellement aux prémices d’une sixième extinction de masse, principalement provoquée par la destruction des habitats, la pollution et le changement climatique.
La Crise de Kotlin : 80 % des espèces anéanties
Il va peut-être falloir revoir cette numérotation. La nouvelle recherche avance un chiffre choc : environ 80 % de la faune aurait été anéantie durant la Crise de Kotlin, il y a 550 millions d’années. Si ce chiffre est exact, il ferait de cet événement l’une des crises les plus importantes de toute l’histoire de la vie animale et, potentiellement, la plus ancienne extinction de masse connue à ce jour.
Ce nouveau regard change radicalement la perspective sur cette période charnière. Le docteur Duncan McIlroy, auteur de l’étude et professeur de paléobiologie à l’Université Memorial de Terre-Neuve, l’affirme dans une déclaration : « La sévérité de l’événement d’extinction de la Crise de Kotlin est bien plus profonde que nous ne le pensions auparavant ».
La preuve par la roche : le site d’Inner Meadow
Cette réévaluation s’appuie sur une découverte exceptionnelle : une collection de fossiles « exceptionnellement préservés » trouvés dans d’anciennes cendres volcaniques sur un site de Terre-Neuve, au Canada, baptisé Inner Meadow. Ces vestiges révèlent que le biote d’Édiacara était bien plus complexe qu’on ne l’imaginait. Pour comprendre l’importance de cette trouvaille, il faut revenir sur la chronologie acceptée de la période édiacarienne, jusqu’ici divisée en trois phases distinctes.
D’abord, l’assemblage d’Avalon (575-560 millions d’années), caractérisé par d’étranges créatures fractales appelées Rangéomorphes vivant dans les eaux profondes. Ensuite, l’assemblage de la mer Blanche (560-550 millions d’années), considéré comme un âge d’or pour la vie édiacarienne dans les mers peu profondes, avec des ancêtres d’animaux comme Dickinsonia et Kimberella. Enfin, l’assemblage de Nama (550-538 millions d’années), marqué par un déclin de la diversité juste avant l’explosion cambrienne, le plus grand sursaut évolutif de l’histoire terrestre.
La nouvelle recherche bouscule ce schéma. Elle montre que les fossiles de type Avalon trouvés à Inner Meadow sont plus jeunes de 13 millions d’années que les autres faunes de la région. Cette découverte est cruciale : elle estompe la frontière entre l’assemblage d’Avalon et celui de la mer Blanche. Elle indique que les créatures d’Avalon ont survécu 10 millions d’années de plus qu’on ne le pensait. Par conséquent, elles n’auraient pas disparu lors d’une extinction de moindre envergure, mais bien au cœur de la grande Crise de Kotlin. Le bilan de cette dernière serait donc bien plus lourd, incluant un nombre d’espèces beaucoup plus élevé que ce qui était précédemment estimé.
Un cataclysme sans coupable identifié
Étrangement, la cause de la Crise de Kotlin reste un mystère. Les extinctions de masse sont généralement imputées à des chocs environnementaux violents, comme des éruptions volcaniques massives ou des impacts d’astéroïdes. Pour l’instant, aucun coupable clair n’a été identifié pour cet événement. Les scientifiques doivent désormais chercher davantage de preuves de cette période paléontologique énigmatique, en scrutant les roches de la Terre à la recherche de nouvelles traces.
Le caractère unique de cette crise est souligné par le Dr McIlroy. « L’archive fossile des faunes édiacariennes antérieures est étrange en ce que le taux d’extinction de fond dans les premiers biotes est presque nul, donc la Crise de Kotlin ne s’inscrit pas dans un contexte de perte progressive d’espèces comme c’est le cas pour le reste du Phanérozoïque », explique-t-il. « Il est stupéfiant de penser que les organismes fossilisés à Inner Meadow précèdent immédiatement le premier événement d’extinction et qu’il y a eu une telle perte de diversité à une époque où la stase était la norme, et alors que les parents des groupes d’animaux modernes venaient juste d’évoluer ». L’étude détaillant ces travaux est publiée dans la revue scientifique Geology.
Selon la source : iflscience.com