Une ascension de dix heures : l’observation inédite de minuscules poissons gravissant une cascade verticale
Auteur: Mathieu Gagnon
Une migration verticale derrière le rideau d’eau

En République démocratique du Congo, des chercheurs ont documenté un comportement animal dissimulé derrière les eaux tumultueuses d’une cascade. Il s’agit d’une migration entreprise par des milliers de minuscules poissons qui ne nagent pas, mais escaladent des parois rocheuses glissantes sur une hauteur de quinze mètres, soit 49 pieds. Ce parcours physique s’étend sur un trajet de dix heures.
Ces spécimens sont identifiés comme étant des Parakneria thysi, une espèce qui affronte la verticalité des chutes de Luvilombo. Les scientifiques ont enregistré ce phénomène à quatre reprises au cours des années 2018 et 2020. Ce comportement est évoqué de manière anecdotique depuis environ cinquante ans, mais il n’avait fait l’objet d’aucune publication scientifique jusqu’à présent.
Dans la langue locale, le Sanga, ce poisson est désigné sous le nom de « kalumba ». Ce terme dérive du verbe « kulumba », qui se traduit littéralement par « coller ». Les observations révèlent que seuls les individus mesurant entre 3,7 et 4,8 centimètres (1,4 et 1,8 pouces) tentent cette ascension, qu’ils entament à la fin de la saison des pluies.
Une technique d’escalade anatomique spécifique

La méthode employée par ces poissons se distingue de celle d’autres espèces aquatiques. Par exemple, le minuscule poisson-chat bourdon a déjà été observé en train d’escalader des parois, mais il utilise sa bouche pour y parvenir. Les Parakneria thysi étudiés aux chutes de Luvilombo procèdent différemment pour se hisser le long des rochers.
Pour s’agripper à la surface rocheuse, ces poissons s’appuient exclusivement sur leurs nageoires. Leurs nageoires pelviennes et pectorales sont munies de minuscules excroissances semblables à des crochets. Cette particularité anatomique leur permet de se tortiller pour gravir le mur vertical de quinze mètres, sans jamais utiliser leur système buccal pour se maintenir.
La chronologie précise d’un parcours fragmenté
L’analyse chronométrée de l’expédition montre une gestion de l’effort spécifique. Les chercheurs ont calculé qu’il fallait en moyenne neuf heures et quarante-cinq minutes à un poisson pour achever son parcours. Ce laps de temps est cependant presque entièrement consacré au repos.
Le trajet global comprend neuf pauses d’une heure chacune, accompagnées de trente minutes de courts arrêts. Le temps de déplacement effectif ne représente que quinze minutes au total. Les données indiquent que ces animaux ne privilégient pas la vitesse lors de leur ascension.
Les arrêts prolongés s’effectuent sur des rebords horizontaux présents le long de la paroi. Ces replats offrent aux poissons la possibilité de se reposer totalement, sans avoir à solliciter leurs nageoires pour s’agripper. De grands rassemblements se forment sur ces corniches avant que les individus ne reprennent la phase suivante de leur parcours.
L’influence du calendrier et de la lumière naturelle

Le calendrier de cette migration s’articule autour des niveaux d’eau locaux. Au début du mois d’avril, période considérée comme le point de départ de la migration, le niveau de l’eau atteint son maximum mensuel et peu de poissons entament la montée. Le nombre de grimpeurs augmente par la suite pour atteindre un pic à la mi-avril, moment où le niveau de l’eau retrouve sa moyenne.
La fin de la migration est estimée au début du mois de mai. Cette période correspond à la baisse des eaux marquant la fin de la saison des pluies. Sur un cycle journalier, les poissons montrent une préférence pour des déplacements entre 16 heures et 18 heures, ce qui coïncide avec le coucher du soleil. La fréquentation la plus faible est relevée aux alentours du lever du jour.
L’équipe de recherche avance l’hypothèse que cette chronologie est liée aux précipitations, afin d’éviter les fortes pluies du début de saison qui risqueraient d’emporter les grimpeurs vers l’aval. D’autres théories suggèrent une recherche de zones offrant une moindre compétition alimentaire, ou encore une tentative pour fuir un prédateur identifié, le poisson-chat Schilbe intermedius.
Les pressions environnementales et humaines

Ces populations aquatiques subissent l’impact des activités humaines dans la région. La pêche est une pratique courante aux abords de la cascade. Les minuscules Parakneria thysi sont capturés à l’aide de moustiquaires servant de tamis, malgré le fait que cette technique soit proscrite par la loi en vigueur.
L’exploitation de l’eau du fleuve représente une pression supplémentaire sur ce milieu naturel. Les prélèvements destinés à l’irrigation des terres agricoles ont pour conséquence d’assécher parfois totalement le cours d’eau en aval des chutes. Face à cette situation, les auteurs de l’étude appellent à la mise en place de protections plus strictes pour le fleuve, la cascade et les espèces qui l’occupent.
L’intégralité de ces travaux de recherche et de ces observations a fait l’objet d’une publication dans la revue Scientific Reports. Les éléments documentés fournissent un éclairage détaillé sur cette dynamique migratoire spécifique à la République démocratique du Congo.
Selon la source : iflscience.com