Des scientifiques découvrent une carcasse de baleine à 1 444 m sous l’océan Antarctique, révélant les mystères des profondeurs
Auteur: Mathieu Gagnon
Une trouvaille exceptionnelle dans le froid abyssal

Les biologistes marins ont fait une découverte retentissante au cours de l’année 2010. En explorant les profondeurs glaciales de l’océan qui entoure l’Antarctique, ces scientifiques ont localisé l’immense squelette d’une baleine. Cette carcasse majestueuse avait été consciencieusement nettoyée de sa chair, au fil de nombreuses années, par un ensemble d’organismes fascinants habitués aux grands fonds marins.
Cette observation fortuite ne s’est pas limitée à une simple curiosité visuelle. Elle a conduit à l’identification de nouvelles espèces animales jamais répertoriées jusqu’alors. Elle a offert aux chercheurs un regard scientifique sans précédent sur la manière dont les écosystèmes abyssaux parviennent à survivre et à prospérer contre toute attente dans un environnement particulièrement hostile.
La quête vitale de nourriture dans l’océan Austral

Les abysses ne constituent pas un refuge accueillant pour ceux qui cherchent à se nourrir. Cette réalité environnementale s’avère particulièrement marquante dans l’océan Austral, tout autour du continent Antarctique, une vaste étendue vide où les températures frôlent constamment le point de congélation. La survie de la plupart des réseaux trophiques repose sur les plantes photosynthétiques. Dans l’absence totale de lumière qui caractérise ces profondeurs, la faune doit impérativement trouver d’autres sources de nutrition pour subsister.
L’une des solutions naturelles provient de la neige marine, une pluie silencieuse de détritus organiques tombant des couches supérieures de l’océan vers les profondeurs obscures. Une autre ressource d’une richesse exceptionnelle prend la forme de ce que les chercheurs appellent une chute de baleine. Il s’agit des restes immergés d’un animal géant, capables d’offrir un banquet copieux qui se prolonge souvent sur de nombreux mois, voire des années et même des décennies. Jusqu’à l’expédition britannique menée à bord du navire RRS James Cook en janvier 2010, les rares dépouilles repérées l’avaient été dans des eaux tempérées ou tropicales. Aucune n’avait jamais été recensée dans les eaux glacées de l’Antarctique.
Un squelette de rorqual de près de onze mètres

Le repérage de tels vestiges exige des moyens techniques considérables. Jon Copley, professeur d’exploration océanique et de communication scientifique à l’Université de Southampton au Royaume-Uni, l’a formulé avec précision lors d’une déclaration partagée en 2013. « En ce moment, la seule façon de trouver une chute de baleine est de naviguer juste au-dessus de l’une d’elles avec un véhicule sous-marin », soulignait le scientifique.
L’expert britannique a tenu à préciser les circonstances exactes de cette localisation inespérée. « Nous étions juste en train de terminer une plongée avec le véhicule télécommandé du Royaume-Uni, Isis, quand nous avons entrevu une rangée de blocs de couleur pâle au loin, qui se sont avérés être des vertèbres de baleine sur le fond marin », a-t-il continué avec enthousiasme.
Le squelette analysé mesurait 10,7 mètres de long. Il reposait paisiblement le long d’un cratère sous-marin situé à proximité des îles Sandwich du Sud, à une profondeur vertigineuse de 1 444 mètres, ce qui correspond à 4 737 pieds sous la surface. Des analyses minutieuses basées sur des preuves ADN ont permis de l’identifier comme étant un petit rorqual de l’Antarctique, scientifiquement nommé Balaenoptera bonaerensis. Cette espèce représente la baleine à fanons la plus abondante dans les océans de la planète.
L’émergence d’une faune inconnue de la science

Au moment où le robot a croisé son chemin, le corps du mammifère marin avait atteint un stade avancé de décomposition. Il ne restait pratiquement aucun débris de viande ou de graisse sur la carcasse. Lors de cette phase ultime, un phénomène biochimique fascinant s’opère : des bactéries se chargent de décomposer les lipides stockés directement à l’intérieur des os de la baleine. Cette activité libère une énergie chimique précieuse qui soutient activement toute une série de formes de vie marine.
Grâce à ce processus chimiosynthétique, les immenses os fourmillaient littéralement d’organismes nécrophages. Les biologistes ont pu identifier pas moins de neuf espèces totalement nouvelles pour la science qui se repaissaient des restes osseux. Cette liste de découvertes inclut une nouvelle espèce de crustacé isopode dont l’apparence rappelle fortement celle d’un cloporte sous-marin, accompagnée d’une espèce jusqu’alors non décrite de Lepetodrilus, une variété familière d’escargot de mer.
L’équipe d’exploration a mis en évidence la présence d’une créature particulièrement étonnante, le ver zombie mangeur d’os connu sous le nom de Osedax. Ce redoutable invertébré possède la capacité unique de dissoudre les os des baleines en utilisant de l’acide, obtenant ainsi un accès direct aux riches nutriments dissimulés à l’intérieur de la structure calcaire.
Les mystères persistants des profondeurs océaniques

Dans l’immensité sans fin de l’océan Austral, le simple fait que ces créatures aient réussi à trouver une carcasse isolée tient d’un mécanisme impressionnant. Adrian Glover, spécialiste travaillant au Musée d’histoire naturelle de Londres, a soulevé cette interrogation majeure. « L’un des grands mystères restants de la biologie de l’océan profond est de savoir comment ces minuscules invertébrés peuvent se propager entre les habitats isolés que fournissent ces carcasses de baleines sur le fond marin », a-t-il ajouté lors de ses analyses.
Les chercheurs ont exprimé un discret regret face à cette trouvaille à un stade aussi avancé. S’ils avaient bénéficié de la chance d’observer cette chute de baleine dans un état de décomposition plus précoce, le tableau aurait été radicalement différent. L’équipe aurait pu voir une grande variété de créatures mobiles spectaculaires des grands fonds, à l’image des myxines et des requins dormeurs. Ces imposants charognards sont généralement les premiers à dépouiller la carcasse de ses tissus mous, avant que les vers à soies et les crustacés n’envahissent le squelette au cours des semaines suivantes.
Pour espérer assister à la phase initiale de ce grand cycle naturel dans les eaux glaciales de l’Antarctique, la communauté scientifique devra faire preuve d’une immense patience et espérer un sérieux coup de chance. Les résultats détaillés de cette expédition hors du commun ont été intégralement rendus publics en 2013 dans les colonnes de la revue scientifique Deep-Sea Research II: Topical Studies in Oceanography.
Selon la source : iflscience.com