L’ornithorynque est encore plus étrange qu’on ne le pensait, découvrent des scientifiques
Auteur: Mathieu Gagnon
Un animal qui défie la science depuis 1799

L’ornithorynque, petite créature nageant tranquillement dans les rivières de l’est de l’Australie, n’en finit pas de surprendre. Lorsqu’un premier spécimen naturalisé fut rapporté en Europe depuis le continent austral en 1799, les naturalistes crurent immédiatement à une farce. Ils cherchèrent avec insistance les coutures sur ce corps invraisemblable, persuadés qu’il s’agissait d’un canular finement assemblé par un taxidermiste malicieux.
Il faut dire que l’animal a toujours eu de quoi dérouter, affichant l’allure d’une véritable chimère biologique. Il arbore fièrement un bec de canard, une large queue plate semblable à celle d’un castor, pond des œufs à la manière des reptiles et produit un venin comme les serpents. Depuis sa découverte, la créature n’a cessé d’étonner les chercheurs. Aujourd’hui, cet humble représentant de la faune australienne offre aux biologistes un tout nouveau motif de fascination en dévoilant un trait pigmentaire inédit, révélé mercredi lors d’une nouvelle étude.
Une espèce unique dotée de redoutables défenses

L’ornithorynque appartient à un groupe extrêmement restreint au sein du règne animal. Il s’agit de l’une des cinq seules espèces de mammifères au monde capables de pondre des œufs, une famille biologique que l’on appelle les monotrèmes. Les quatre autres membres de cette catégorie insolite sont toutes des variantes d’échidnés, de petites créatures épineuses que l’on peut voir se dandiner à travers le bush australien.
Derrière son apparence inoffensive, le mâle de l’ornithorynque dissimule une arme anatomique surprenante. Il figure parmi les rares mammifères venimeux de la planète. Ses pattes arrière sont dotées d’un éperon pointu capable de libérer un poison toxique directement sur ses ennemis en cas d’attaque. C’est à ce tableau déjà fort complexe qu’une nouvelle étrangeté vient de s’ajouter, selon les résultats de la recherche publiée dans la revue « Biology Letters » de la Royal Society du Royaume-Uni.
Les secrets de la pigmentation et des cellules

Pour saisir l’importance de cette découverte, il convient de s’intéresser au fonctionnement cellulaire intime de la faune. Chez les animaux pourvus d’une colonne vertébrale, nommés vertébrés, la mélanine est le pigment essentiel qui protège l’organisme contre les radiations ultraviolettes. Elle participe activement à la régulation de la température corporelle et s’avère responsable de la coloration de la peau, des poils ou des plumes.
Cette fameuse mélanine est stockée dans de minuscules structures cellulaires spécialisées, appelées mélanosomes, dont la géométrie détermine directement l’apparence extérieure. L’eumélanine, qui génère les teintes noires, grises et brun foncé, se loge le plus souvent dans des mélanosomes de forme allongée. À l’inverse, la phéomélanine, productrice des rouges, des bruns rougeâtres ainsi que de certaines nuances d’orange et de jaune, s’organise dans des mélanosomes de nature sphérique.
Jusqu’à cette publication, un principe semblait immuable en biologie : chez les mammifères, ces mélanosomes sont invariablement pleins. C’est chez les oiseaux que l’on observe parfois des structures creuses ou plates, simplement recouvertes d’une fine couche de mélanine. Cette mécanique interne aide les volatiles à arborer les couleurs éblouissantes et variées que l’on admire à travers le globe. Les oiseaux disposent même de mélanosomes organisés en de minuscules « nanostructures » capables de générer des teintes iridescentes interagissant avec la lumière, à l’image spectaculaire des plumes de paon.
Une observation inédite en laboratoire

La véritable surprise a pris forme dans les laboratoires européens. Jessica Leigh Dobson, biologiste à l’Université de Gand en Belgique et auteure principale de l’étude, a expliqué à l’AFP que son équipe s’attelait à compiler une vaste base de données sur les mélanosomes des mammifères lorsqu’elle a effectué une découverte qu’elle qualifie d' »extrêmement surprenante et passionnante ». Le monde des monotrèmes cachait un secret microscopique insoupçonné.
L’observation détaillée a révélé que les mélanosomes de l’ornithorynque étaient majoritairement de forme sphérique. En appliquant les règles classiques, cette configuration cellulaire aurait dû donner à l’animal un pelage orange rougeâtre. Or, la créature présente paradoxalement une simple robe d’un brun sombre. Les scientifiques ont rapidement compris pourquoi : certains de ses mélanosomes sont creux, reprenant exactement les caractéristiques des oiseaux. L’ornithorynque devient ainsi le seul mammifère identifié porteur de structures pigmentaires creuses.
Afin de s’assurer du caractère unique de cette trouvaille, l’équipe belge a scrupuleusement vérifié sa base de données incluant une multitude d’autres mammifères, parmi lesquels des marsupiaux, des rongeurs et des primates. Le constat de Jessica Leigh Dobson s’est avéré sans appel : « À notre connaissance, il s’agit du seul exemple de mélanosomes creux chez les mammifères », a-t-elle affirmé.
Les mystères persistants de l’évolution aquatique

Contrairement aux espèces aviaires qui utilisent ces caractéristiques pour créer d’éblouissants jeux de lumière, l’ornithorynque tire un parti anatomique bien plus discret de sa spécificité. Jessica Leigh Dobson précise que ces structures cellulaires creuses sont « dispersées de manière aléatoire dans tout le cortex du poil » et qu’elles ne génèrent aucune iridescence sur la fourrure. Face à cette énigme biologique, elle ajoute avec prudence que « D’autres travaux sont certainement nécessaires pour découvrir pourquoi ils les ont ».
La raison fondamentale pour laquelle ces animaux ont développé de telles caractéristiques inhabituelles au fil de l’évolution reste encore incertaine. Les scientifiques posent toutefois une hypothèse en remontant le temps. Les ancêtres de l’ornithorynque et de l’échidné sont aujourd’hui considérés comme des animaux fouisseurs aquatiques. Dans un tel environnement hostile, ces fameux mélanosomes creux auraient pu faciliter leur adaptation à la vie dans l’eau en leur procurant une isolation thermique beaucoup plus chaude.
Cette théorie séduisante soulève néanmoins d’autres questions épineuses pour les chercheurs. L’équipe scientifique souligne les limites de cette explication environnementale en formulant une dernière interrogation majeure dans son étude. Si cette adaptation thermique constituait la véritable clé du mystère, pourquoi ce trait si avantageux n’est-il « pas plus répandu chez les mammifères aquatiques ? » La nature garde décidément une part de ses secrets intacte.
Selon la source : phys.org