Il a plongé à 9 m dans une eau noire pour retrouver un disparu… puis quelque chose l’a touché
Auteur: Mathieu Gagnon
La naissance non officielle d’une escouade d’hommes-grenouilles

Cet article plonge dans les archives de la presse américaine. L’histoire originale est parue dans le numéro de février 1956 de Popular Mechanics, et se trouve republiée aujourd’hui dans le cadre de la rétrospective des meilleurs reportages publiés par le magazine au cours de ses 125 dernières années. Le récit est présenté tel qu’il a été édité à l’époque, en gardant à l’esprit que certains détails ou certaines terminologies peuvent avoir évolué avec le temps.
Dans les profondeurs obscures du lac Hicks, le policier Ron Faires, appartenant au département de police de Seattle, s’est approché lentement d’une automobile engloutie. Après avoir tiré d’un coup sec la portière arrière, il a braqué le faisceau de sa lampe torche vers l’habitacle. Empilés sur le sol, se trouvaient des fusils de l’armée dérobés à Spokane. L’opération aurait pu ressembler à une simple formalité pour un agent des forces de l’ordre, si le véhicule ne reposait pas à 30 pieds sous la surface. Faires portait bien son uniforme, mais d’un genre inhabituel pour un patrouilleur : une combinaison de plongée d’homme-grenouille. Les voleurs, deux jeunes hommes, avaient dérobé la voiture et les armes dans cette ville de l’est de l’État de Washington. Ils avaient ensuite traversé la vaste étendue plate du bassin du Columbia et franchi la route sinueuse des montagnes des Cascades pour rejoindre Seattle. Sentant la pression policière s’intensifier, ils avaient décidé de noyer le véhicule et son arsenal dans le lac. Un signalement indiquant qu’une voiture sans conducteur avait plongé dans l’eau a conduit la police sur les lieux, déclenchant l’intervention de l’unité des hommes-grenouilles de Seattle. L’opération s’est soldée par la récupération du butin immergé et l’incarcération ultérieure des pillards.
À l’origine, cette unité de plongeurs s’est intégrée au département de police de Seattle de manière presque fortuite. Les activités sous-marines n’étaient au départ qu’un passe-temps pratiqué par le policier Faires sur son temps libre. Les agents Ted Yerabek et Ed Francis s’y sont ensuite intéressés, formant un trio à l’affût de la moindre occasion pour enfiler des combinaisons en caoutchouc, des masques, des ceintures de plomb et des bouteilles d’air. Les requêtes se sont multipliées à une telle vitesse que le chef de la police, H. J. Lawrence, a pris la décision d’officialiser leurs fonctions. L’unité de recherche et de récupération sous-marines a ainsi été intégrée à la division des patrouilles, dirigée par le capitaine Jack Porter.
La mécanique implacable de la recherche de preuves et de corps

La pertinence de cette unité trouve tout son sens dans la géographie locale. Le capitaine Porter l’explique de manière frontale : « Avec tout le littoral que nous devons patrouiller dans les environs, soit environ 200 miles, il n’est pas difficile de deviner où un tueur va jeter l’arme du crime, ou bien où des cambrioleurs vont balancer un coffre-fort après l’avoir pillé. L’eau est bien pratique pour se débarrasser des preuves, tout comme le dessous d’un siège de cinéma pour y coller un chewing-gum. Mais, une fois que nous pouvons déterminer le périmètre général, les hommes-grenouilles peuvent le plus souvent faire le reste. L’arme du crime est peut-être mouillée, mais les empreintes digitales ont de fortes chances d’être encore là. L’argent liquide a peut-être disparu du coffre, mais des documents précieux peuvent être récupérés. » Porter soulève un point tout aussi crucial concernant les tragédies humaines : « Ensuite, il y a les noyades, avec les membres de la famille rongés par le chagrin. Ils cherchent. Ils attendent. Ils savent que la mort a frappé, mais ils ne commencent pas à réorganiser leur propre vie tant que le corps n’est pas retrouvé. Rien n’est définitif sans le corps. »
Confrontés de manière récurrente à ces noyades, les plongeurs ont développé une carapace face à la mort subite. L’agent Faires décrit sa méthode pour préserver son équilibre mental : « Quand je trouve le corps là-dessous dans l’obscurité, j’éteins ma lampe et je remonte sans voir. Il faut rester impersonnel face à la mort, sinon elle vous aura. » Ces interventions tranchent avec leur quotidien de policiers classiques. Faires patrouille en voiture, tandis que Yerabek et Francis arpentent leurs secteurs à pied. Une nuit typique pour Faires et son coéquipier pouvait impliquer de verbaliser un excès de vitesse, de réveiller un individu dormant sur le trottoir pour le renvoyer chez lui, ou d’arrêter un homme ivre menaçant les clients d’une taverne, avant de l’inculper pour trouble à l’ordre public.
Lors d’une de ces soirées, alors qu’il reprenait le volant, le haut-parleur de la radio a retenti pour signaler une noyade au quai du lac Union. Un homme était tombé à l’eau en passant de son bateau au ponton. Faires a filé chez lui toutes sirènes hurlantes pour prendre son propre véhicule, dont le coffre contenait en permanence son matériel de plongée. Sur place, la patrouille portuaire tentait d’intervenir, mais ses grappins s’étaient coincés dans un vieux câble au fond du lac, un obstacle redoutable pouvant emprisonner un plongeur comme le feraient les tentacules d’une pieuvre. Faires s’est glissé dans l’eau noire. À 28 pieds de profondeur, il a entamé un repérage méthodique. Après avoir contourné le câble, il s’est retrouvé face à un enchevêtrement de barbelés, un piège particulièrement dangereux pour sa combinaison en caoutchouc. Il a vérifié la présence de sa sacoche remplie de balles de ping-pong, une innovation personnelle conçue pour être relâchée vers la surface en cas de blocage. Finalement, près d’un vieux pilier de bois enfoncé dans la boue, il a découvert la victime, l’a saisie par la taille, a éteint sa lumière et est remonté. C’est en retirant sa tenue ruisselante sur le quai qu’il a entendu un murmure dans l’assistance : « …père de sept enfants. »
Des plongées improbables sous la glace et dans les forêts englouties

Le calendrier des interventions n’offre aucun répit, même à l’approche de l’hiver. La semaine précédant Noël, alors que la neige marquait les trottoirs d’Upper Pike, l’agent Francis patrouillait à pied. Après avoir éloigné un jeune voyou qui lorgnait sur la marmite d’un Père Noël faisant tinter sa cloche, il a contacté le quartier général depuis une borne d’appel. L’inspecteur Homer Tipton requérait immédiatement ses services dans la rivière Duwamish. Des cambrioleurs avaient volé un coffre-fort au Vance Cafe et une piste indiquait qu’il reposait au fond du cours d’eau glacial. Pour cette plongée, Francis a opté pour un équipement spécifique : une combinaison de pilote de l’armée de l’air, autrefois chauffée électriquement, dont il avait retiré tous les fils. Elle lui servait de barrière thermique sous sa tenue en caoutchouc.
Une fois dans le courant tumultueux, Francis a été soudainement heurté par un objet lourd qui évoluait lentement, le jetant au sol. En braquant sa lampe, il a découvert la scène la plus surréaliste de sa carrière sous-marine, lui arrachant un rire à l’intérieur même de son masque : il se trouvait nez à nez avec une vache morte. Reprenant sa mission, il a mis quelques minutes pour localiser le coffre-fort dynamité. Les espèces et les chèques avaient disparu, mais d’importants documents administratifs étaient restés intacts.
Le décalage des saisons offre parfois des décors tout aussi invraisemblables. En plein milieu d’un été caniculaire, l’agent Yerabek, affecté habituellement au quartier de Belltown, a dû plonger pour retrouver le corps d’un enfant de quatre ans noyé près du Salmon Bay Terminal. En atteignant le fond, il a commencé à ramper sur des rondins immergés avant de pénétrer dans ce qui ressemblait à une véritable forêt de conifères. Se comparant à Alice au pays des merveilles déambulant dans une forêt sous-marine, Yerabek a compris la situation lorsqu’il a saisi un arbre et que celui-ci a bougé : un vendeur de sapins de Noël avait utilisé la baie comme décharge pour écouler son stock d’invendus.
Un inventaire aquatique, du réseau de pickpockets aux épaves historiques

Les hommes-grenouilles de la police remontent régulièrement des objets aussi divers que ceux trouvés par les femmes de ménage sous les sièges d’un théâtre. Une énigme persistante demeure cependant la présence massive de balles de golf perdues dans des lieux inattendus, comme aux abords du pont de la West Waterway. C’est d’ailleurs sous ce même pont que l’agent Faires a dû plonger suite au démantèlement d’un réseau criminel atypique. Un homme de 23 ans agissait en véritable Fagin, inspiré du roman Oliver Twist, en entraînant des adolescents à l’arraché de sacs à main. Après les aveux d’un jeune membre du groupe, il est apparu que le cerveau de la bande jetait systématiquement les sacs volés par-dessus le parapet. En descendant récupérer ces preuves matérielles, Faires a également repêché une multitude de balles de golf, le poussant à déduire que Seattle comptait manifestement des joueurs capables de frappes très longues distances.
Parmi les autres découvertes fortuites figure le Laura Lee, un croiseur de 29 pieds ayant coulé dans le lac Washington en 1942 après avoir été projeté contre le Floating Bridge lors d’une tempête. Bien que l’épave cabossée n’ait pas représenté un trésor inestimable, Faires garde l’espoir de faire de plus belles trouvailles. Cet intérêt n’est pas anodin : chez lui, le policier a accroché une carte côtière recensant plus de 450 lieux de naufrages, gardant un œil attentif sur ces navires engloutis lors de ses patrouilles. L’expertise de l’unité est telle que le chef Lawrence a proposé ses services à d’autres départements de police de la région, promettant aux plongeurs des missions dans de nombreuses eaux différentes.
Cette vocation repose sur une passion commune des trois hommes pour la natation et la plongée en dehors de leurs heures de service. Yerabek a appris à nager avant même l’âge scolaire, lorsque ses frères l’ont emmené sur la jetée 91, l’ont équipé de brassards et lui ont intimé l’ordre : « Nage ». Il se souvient avoir commencé à nager la brasse en chien avec frénésie. Il est aujourd’hui instructeur de natation et de secourisme à l’école de police, tout comme Faires, ancien membre de l’équipe de natation de l’Université de Washington, qui complète ses revenus de policier en effectuant des plongées commerciales sur son temps libre. Francis, de son côté, s’appuie sur une expérience de neuf ans dans la marine. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il a servi dans le Pacifique Sud au sein d’une unité de démolition sous-marine, participant notamment à la destruction d’une digue japonaise de première catégorie pour faciliter une invasion. Habitué à lutter contre les pieuvres dans les eaux du Puget Sound, il pratique aujourd’hui la chasse au harpon pour capturer de la morue dans des zones inaccessibles aux pêcheurs ordinaires, remplissant son congélateur de près de 2 000 livres de poisson chaque année.
La parenthèse estivale et l’avenir d’une unité en pleine ascension
Si les trois agents sont pleinement investis dans leur travail policier traditionnel, leur soif d’interventions sous-marines reste insatiable. Une fois par an, lors du festival maritime annuel de Seattle baptisé Seafair, ils sont assignés à plein temps à la surveillance des eaux. Positionnés sur les bateaux de la patrouille portuaire ou sur les quais, ils restent en alerte maximale pour secourir toute personne tombant à l’eau, avec une attention particulière lors des essais et des courses de hors-bord de la Gold Cup. Les chutes sont fréquentes, impliquant très souvent de jeunes enfants venus assister au spectacle.
Lors d’une de ces éditions, Faires a eu droit à une intervention de sauvetage singulière lorsqu’une des princesses du festival, pratiquant le ski nautique, a fait une mauvaise chute et s’est heurté le visage contre l’un de ses skis. Plongée dans un état semi-conscient, elle se débattait dans l’eau. Faires a plongé instantanément, a nagé jusqu’à elle et l’a ramenée vers le ponton. Face à la stupéfaction du public, curieusement tétanisé et n’offrant aucune aide, l’agent a dû se hisser seul sur le quai, porter la jeune femme sur la rive et lui administrer les premiers soins. Cet événement s’est transformé en un véritable spectacle de plongeur solo avec une belle fille comme accessoire. Mais le souvenir le plus amusant que Faires garde de ce festival concerne la récupération d’un canon. Au Corinthian Yacht Club, un canon de 18 pouces servait historiquement à donner le départ des courses de voiliers. Ce jour-là, le préposé s’était montré trop enthousiaste en versant la poudre. L’arme avait explosé et terminé sa course dans l’eau. Faires a dû descendre à 36 pieds de profondeur pour la repêcher rapidement.
Les compétences de ces hommes-grenouilles n’ont pas de limites fixes : ils n’hésitent pas à descendre au-delà des 100 pieds si la mission l’exige. L’unité de recherche et de récupération sous-marines de Seattle, bien qu’elle compte parmi les escouades de police les plus récentes du pays, est indéniablement vouée à un grand avenir.
Selon la source : popularmechanics.com