La phrase sur les « deux langues officielles » qui plonge Charles Milliard dans la tourmente
Auteur: Adam David
Une déclaration qui enflamme le débat linguistique

Il n’aura fallu qu’une poignée de mots pour relancer la guerre des tranchées linguistiques au Québec. Le chef du Parti libéral du Québec (PLQ), Charles Milliard, se retrouve au cœur d’une vive polémique, accusé par ses rivaux de méconnaître le statut fondamental du français. La Coalition Avenir Québec (CAQ) et le Parti Québécois (PQ) lui reprochent d’ignorer la législation en vigueur, des critiques que l’intéressé qualifie d' »inepties ».
Ce nouvel épisode place une fois de plus M. Milliard dans la position d’un politicien dont l’attachement à la défense du français en Amérique du Nord est questionné par ses adversaires. Déjà critiqué ces dernières semaines pour ses hésitations sur la « loi 96 », le chef libéral a fourni, bien malgré lui, de nouvelles munitions à ses opposants.
L’incident s’est produit mercredi, alors qu’il répétait inlassablement la position de son parti concernant le recours à la disposition de dérogation. S’adressant à un média anglophone, il a alors proposé d’expliquer sa position dans « les deux langues officielles », ajoutant même une touche d’ironie en évoquant l’espagnol. Une proposition qui a immédiatement mis le feu aux poudres.
Réactions en chaîne de la CAQ et du PQ

La riposte des caquistes et des péquistes fut instantanée et cinglante. « C’est très clair que la loi prévoit que la seule langue officielle et commune du Québec, c’est le français », a martelé Simon Jolin-Barrette, l’architecte de la « loi 96 », à sa sortie de la réunion du Cabinet Fréchette mercredi après-midi. Le rappel est unanime : au Québec, il n’y a qu’une seule langue officielle, le français, et ce, depuis l’adoption de la loi 22 par le gouvernement libéral de Robert Bourassa en 1974. Si le Canada reconnaît le français et l’anglais comme ses deux langues officielles, seul le Nouveau-Brunswick a le statut de province bilingue.
Le ministre de la Langue française, Jean-François Roberge, a été particulièrement virulent. « Le chef libéral ne connaît même pas l’aménagement linguistique du gouvernement qu’il veut former », a-t-il lancé, qualifiant la situation de « gênante ». Il a poursuivi avec une charge en règle : « Charles Milliard est contre la langue française, contre la Charte de la langue française, contre la Constitution [du Québec], contre la laïcité, contre [la Loi sur] l’intégration nationale. C’est le Justin Trudeau du Québec. Je pense qu’il devrait se présenter à Ottawa. »
Pour M. Roberge, cette déclaration disqualifie le chef libéral, car elle démontre, selon lui, qu’il « pense que c’est une langue parmi d’autres au Québec ». Le son de cloche est identique du côté du Parti québécois. Le député Alex Boissonneault a dénoncé un « manque de jugement qui laisse entendre qu’il y a un manque de connaissance des dossiers et qu’il y a un manque de préparation pour devenir premier ministre ».
La défense de Milliard : une « tempête dans un verre d’eau »

Face à l’ampleur grandissante de la controverse, Charles Milliard a rapidement convoqué la presse parlementaire mercredi après-midi pour tenter d’éteindre l’incendie. Il a balayé les accusations d’un revers de main, parlant d’une « tempête dans un verre d’eau ». « Je ne vais pas rester dans mon bureau quand j’entends de pareilles inepties », a-t-il déclaré d’emblée.
Le chef libéral a jugé les critiques de ses adversaires tout simplement « ridicules ». Il a replacé sa phrase dans son contexte : « J’ai répondu à une question en anglais où, devant les questions qu’on me posait, j’ai dit : ‘Voulez-vous que je vous le dise en plus en espagnol?’, et là, on fait des amalgames. Écoutez là, honnêtement, c’est ridicule. »
À plusieurs reprises durant cette mêlée de presse, il a martelé le message principal : « Il y a juste une langue officielle au Québec », assurant avoir toujours été limpide sur ce point. « Je viens vous voir parce que je trouve ça important de préciser [ce qui s’est passé], mais les Québécois qui nous écoutent ont beaucoup mieux à faire que de penser que le chef du PLQ ne sait pas qu’il y a juste une langue officielle au Québec », a-t-il conclu pour clore le débat.
En toile de fond, la relation complexe avec la « loi 96 »

Le moment choisi pour cette controverse n’a rien d’anodin. Les propos de Charles Milliard ont été tenus quelques heures seulement avant que le ministre Roberge ne présente un projet de loi visant à reconduire la disposition de dérogation protégeant la « loi 96 » pour cinq années de plus. M. Milliard venait de réitérer que son parti s’opposait à ce texte, apparu la veille au Feuilleton de l’Assemblée nationale.
La Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français, adoptée en 2022 sous le premier mandat caquiste, est un sujet épineux pour le PLQ. Le parti, qui a collaboré avec le gouvernement Legault sur ce dossier, s’est attiré les foudres d’une partie de son électorat anglophone en 2022, provoquant la naissance de deux partis concurrents : le Parti canadien du Québec et le Bloc Montréal, aujourd’hui dissous.
Si le PLQ prend le pouvoir, il entend modifier la loi, notamment pour « alléger le fardeau des entreprises » et prolonger la période de grâce de six mois pour les nouveaux arrivants. Quant à l’usage de la clause dérogatoire, aussi appelée « clause nonobstant », Charles Milliard maintient une position nuancée. Ce n’est qu’après avoir modifié la loi que son utilisation sera évaluée. « Je vais l’utiliser si nécessaire, mais pas nécessairement », a-t-il résumé mercredi.
La clause dérogatoire, un outil constitutionnel au cœur des débats

La manœuvre de la nouvelle première ministre, Christine Fréchette, qui a succédé à François Legault le mois dernier, est perçue comme une tactique pour mettre les libéraux dans l’embarras. En effet, la disposition de dérogation protégeant la loi 96 n’arrivait à échéance qu’en 2027. En faire son premier projet de loi envoie un message politique fort.
Cet outil constitutionnel permet à un parlement de suspendre, pour une période de cinq ans, l’application de certains droits fondamentaux garantis par les articles 2 et 7 à 15 de la Charte canadienne des droits et libertés. Son utilisation préventive est actuellement examinée par la Cour suprême. Malgré cette protection, la « loi 96 » fait l’objet d’une demi-douzaine de contestations judiciaires qui pourraient bien remonter jusqu’au plus haut tribunal du pays.
Le débat est loin d’être clos. Lors de son discours d’ouverture mardi, Christine Fréchette a annoncé son intention d’étendre la loi à la formation professionnelle et à l’éducation aux adultes. Le PQ, lui, voudrait l’appliquer aux études collégiales. À l’opposé du spectre, les conservateurs d’Éric Duhaime promettent de l’abroger purement et simplement.
Selon la source : ici.radio-canada.ca