Réforme électorale au Québec : ce que cache l’opération pour « sauver » la Gaspésie
Auteur: Adam David
Une réforme aux allures de grande classe

Un projet de loi sur la réforme de la carte électorale a été déposé hier à l’Assemblée nationale. L’habillage est chic, rappelant une célèbre marque de luxe. Il s’agit d’une initiative où les quatre principaux partis politiques se donnent la main. L’objectif officiellement affiché est de préserver le poids politique de la Gaspésie.
En apparence, l’intention est noble. On pourrait croire à un scénario de film idéal : un travail non partisan mené sans perte de temps, au service d’un but supérieur. Aider la Gaspésie, une région perçue comme sympathique et qui a déjà connu son lot de reculs et de difficultés. Qui pourrait bien s’opposer à une telle démarche ?
Le mécanisme d’un tour de passe-passe

Cette nouvelle loi, déposée en urgence, vise à annuler en partie une décision de la Commission de la représentation électorale. Cet organisme indépendant a pour mandat, chaque décennie, de redécouper les circonscriptions. Le but est de refléter les mouvements de population et de garantir une certaine équité dans la valeur du vote de chaque citoyen.
Dans la perspective de la prochaine élection, le redécoupage prévoyait que deux régions, les Laurentides et le Centre-du-Québec, gagnent chacune un siège. En contrepartie, la Gaspésie et l’Est de Montréal devaient en perdre un. La réforme propose alors un arrangement singulier : elle applique la nouvelle carte électorale aux régions qui gagnent des circonscriptions, mais conserve l’ancienne carte pour celles qui devaient en perdre. Un miracle : il n’y a aucun perdant.
La conséquence directe est la création de deux comtés supplémentaires. L’Assemblée nationale passerait ainsi de 125 à 127 députés. Ce procédé est déjà qualifié d’entourloupette. Car une fois augmenté, le nombre de sièges ne reviendra probablement jamais à la baisse. Existe-t-il une réelle volonté populaire de financer davantage de députés ? Rien n’est moins certain.
Quand les élus deviennent juges et parties

Au-delà de l’augmentation du nombre de députés, trois autres problèmes démocratiques se posent. Le premier touche à un principe fondamental : la loi électorale québécoise a été conçue pour que seule une commission indépendante puisse modifier la carte. Cette précaution vise justement à éviter les tractations partisanes et les magouilles. Le principe a toujours été de rejeter l’idée qu’un député puisse être à la fois juge et partie en traçant les futures limites de son propre comté.
Pour comprendre les risques, il suffit de regarder les manœuvres qualifiées de « malpropres » qui manipulent actuellement les frontières des districts électoraux aux États-Unis. C’est précisément ce que le système québécois cherchait à prévenir.
Certes, le cas de la Gaspésie méritait une attention particulière. La région se plaignait déjà de son faible poids politique. Surtout, la création d’une circonscription aux distances démesurées risquait d’empêcher un député de fournir un service adéquat à ses citoyens. Il y avait donc une pertinence à examiner la situation. Mais tout porte à croire que ce prétexte sert en réalité à faire passer autre chose.
Un calendrier suspect et des intérêts flous

Le deuxième problème soulevé est celui du calendrier. Non seulement les partis se permettent de manipuler la carte électorale, mais ils le font à un moment exceptionnellement proche de l’élection. Les élus se retrouveront à l’Assemblée nationale pour jouer avec les limites des circonscriptions à seulement trois mois du début de la campagne. Pendant ce temps, les candidats ont déjà commencé à être désignés sur le terrain.
Enfin, le troisième point d’achoppement concerne Montréal. Absolument aucune raison ne justifie de protéger une circonscription dans ce secteur. Du moins, aucune raison d’intérêt public. En grattant un peu le vernis, cette décision semble plutôt servir les intérêts particuliers des partis et de certains députés.
Indignation et blocage : un temps de réflexion s’impose

Face à cette situation, certaines voix se sont élevées avec courage. Le Directeur général des élections du Québec (DGEQ) a exprimé son indignation par le biais d’un communiqué de presse officiel. Il a ainsi manifesté son désaccord avec la méthode employée par la classe politique.
De son côté, le député indépendant Youri Chassin a également agi. Il a eu le courage de bloquer la tentative d’adoption unanime du projet de loi, qui se préparait « à la sauvette ». Son intervention a forcé un arrêt des procédures.
Pour l’instant, le projet est donc sur la glace. Cette pause offre un bon moment pour réfléchir aux implications d’une telle réforme et à ses conséquences pour la démocratie québécoise.
Selon la source : journaldemontreal.com