L’origine ancienne d’une sensibilité bien réelle

Certains individus réagissent de manière fulgurante à une simple piqûre d’aiguille, tandis que d’autres restent de marbre. Selon un article rédigé par le journaliste Tim Newcomb et publié le 29 mai 2026 à 11h02 EDT, cette différence notable de sensibilité, observée dans un cadre expérimental très spécifique, pourrait puiser son origine dans un ADN extrêmement ancien.
Le point de départ de cette observation repose sur une étude publiée en 2023 dans la revue scientifique Communications Biology. Une équipe de chercheurs y a mis en évidence un lien entre trois variantes dérivées de l’homme de Néandertal, situées dans le gène SCN9A, et un seuil de tolérance plus bas pour un type d’évaluation de la douleur chez l’humain moderne.
Ce test clinique consistait en une piqûre cutanée, réalisée juste après que la zone ciblée a été sensibilisée chimiquement à l’aide d’huile de moutarde. Les résultats ont révélé que les personnes porteuses de ces trois variantes génétiques archaïques présentaient une sensibilité accrue à cette stimulation mécanique précise, sans que leur capacité à supporter la chaleur ou la pression n’en soit altérée.
La prudence des scientifiques face aux mécanismes du corps

La perception physique ne fonctionne pas comme un interrupteur unique au sein de l’organisme humain. Les sensations provoquées par la chaleur, la pression, l’inflammation, une piqûre d’épingle, une affection chronique ou une rage de dents persistante n’empruntent pas les mêmes voies neurologiques.
L’étude menée en 2023 se concentre exclusivement sur une mesure effectuée en laboratoire sous des conditions strictement contrôlées. Elle ne prétend pas fournir une explication universelle pour comprendre pourquoi une personne tolère aisément la souffrance physique alors qu’une autre redoute la moindre visite chez le dentiste.
Depuis le premier séquençage du génome néandertalien, la communauté scientifique consacre des années de recherche à identifier les zones où cet ADN archaïque se manifeste encore chez les populations vivantes. Un document méthodologique paru en mars 2026 dans la revue Molecular Biology and Evolution a d’ailleurs renforcé les appels à la prudence. Cette publication avertit que les conclusions relatives aux régions spécifiques dérivées de l’homme de Néandertal peuvent varier de manière significative en fonction de la carte d’introgression utilisée par les équipes de recherche.
Les rouages intimes du gène SCN9A

Lors de leurs investigations, les auteurs de l’étude ont examiné trois altérations spécifiques liées à Néandertal au sein du gène SCN9A, identifiées sous les noms de M932L, V991L et D1908G. Ce gène participe activement à la construction des canaux sodiques Nav1.7, des éléments essentiels que les cellules nerveuses utilisent comme mécanismes de signalisation de l’inconfort corporel.
Les individus porteurs de l’ensemble de ces trois variantes ont montré l’association la plus évidente avec une sensibilité supérieure lors du test de la piqûre cutanée, bien que les données suggèrent qu’un nombre inférieur de variantes puisse également jouer un rôle. Le signal le plus clair est apparu chez les porteurs des trois modifications, mais les chercheurs n’ont pas présenté cet effet comme un mécanisme absolu du tout ou rien.
Ce même canal sodique avait déjà attiré l’attention de la communauté internationale en 2020. À l’époque, des scientifiques de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste et du Karolinska Institutet en Suède avaient établi un lien entre la version néandertalienne de Nav1.7 et une douleur autodéclarée plus importante chez les populations actuelles. Ces travaux fondateurs présentaient toutefois un obstacle majeur : ces variantes étant rares chez les Européens, il s’avérait complexe de tirer des conclusions générales à partir de ces seules données.
Une géographie génétique concentrée en Amérique latine

Pour contourner cette rareté européenne, la publication de 2023 s’est penchée sur une interrogation ciblée : ces variantes sont-elles liées à une réaction mécanique après une sensibilisation chimique de l’épiderme ? L’expérimentation a répondu par l’affirmative, bien que le fonctionnement intime du processus demeure complexe à cartographier avec précision.
Le rapport indique que les preuves fonctionnelles fluctuent selon le système expérimental mobilisé. Le signal régional le plus fort analysé par l’équipe impliquait des segments non codants. Cette observation maintient vivante l’hypothèse selon laquelle l’ADN régulateur, situé à proximité immédiate des trois changements codants, fait partie intégrante de ce phénomène biologique.
Afin de mener à bien ces observations, l’étude a scruté des cohortes latino-américaines métissées. Les tests physiques ont été réalisés sur des citoyens colombiens en bonne santé, tandis que des analyses génétiques plus vastes ont été menées sur des individus originaires du Brésil, du Chili, de Colombie, du Mexique et du Pérou. Les variantes archaïques se sont révélées plus fréquentes sur les haplotypes d’ascendance amérindienne, atteignant leurs fréquences les plus élevées au Pérou, région où cette ascendance spécifique était la plus fortement représentée parmi les participants.
L’énigme de l’avantage évolutif

Pierre Faux, premier auteur du document et chercheur rattaché à l’Université d’Aix-Marseille et à l’Université de Toulouse, a synthétisé la portée de ces analyses dans un communiqué de presse. « Nous avons montré comment la variation de notre code génétique peut modifier la façon dont nous percevons la douleur », a-t-il expliqué, « y compris les gènes que les humains modernes ont acquis des Néandertaliens. »
Kaustubh Adhikari, co-auteur de l’étude et chercheur spécialisé en génétique, évolution et environnement à l’University College de Londres, a partagé une analyse similaire dans une déclaration officielle. « Nous en apprenons de plus en plus sur ce que nous avons hérité des [Néandertaliens] à la suite de croisements survenus il y a des dizaines de milliers d’années », a-t-il détaillé avec précision.
Les scientifiques tentent désormais de percer le dernier mystère de cette découverte génétique. « Nos résultats suggèrent que les Néandertaliens auraient pu être plus sensibles à certains types de douleur, mais des recherches supplémentaires sont nécessaires pour que nous comprenions pourquoi c’est le cas, et si ces variations génétiques spécifiques constituaient un avantage évolutif », conclut Kaustubh Adhikari. L’enjeu est de déterminer si ce seuil d’inconfort abaissé offrait une forme de bénéfice pour la survie de l’espèce, ou si cette sensibilité accrue aux piqûres n’est qu’un simple fragment de l’histoire néandertalienne subsistant dans le corps des humains modernes.
Selon la source : popularmechanics.com