Les chimpanzés et le sentiment d’injustice : le rôle inattendu des liens sociaux selon une nouvelle étude
Auteur: Mathieu Gagnon
La coopération au cœur de la survie des primates

Les primates, dont l’être humain fait partie, figurent parmi les espèces les plus sociales de la planète. Leur survie et leur développement dépendent étroitement de leur capacité à collaborer avec leurs pairs, à forger des alliances durables et à partager équitablement les ressources disponibles au sein de leur communauté.
Dans ce cadre social complexe, l’équité, définie comme le traitement impartial de tous les individus d’un groupe, joue un rôle fondamental. Des recherches antérieures en psychologie ont d’ailleurs démontré que les humains ont une tendance naturelle à réagir de manière négative lorsqu’ils reçoivent des récompenses inférieures à celles d’autrui pour l’accomplissement d’une tâche identique.
Toutefois, la manière dont les relations sociales influencent ces réactions face à l’injustice chez les autres primates restait jusqu’ici peu explorée. Selon un rapport de Phys.org, des chercheurs se sont penchés sur le cas des chimpanzés, des grands singes extrêmement sociaux capables de former des liens profonds tout en étant en compétition pour les ressources.
Une étude novatrice sur la dynamique de groupe

Des scientifiques de l’Université d’État de Géorgie et du Centre National de Soins pour Chimpanzés de MD Anderson ont récemment mené une étude approfondie pour comprendre comment ces grands singes réagissent aux traitements injustes. Les résultats de ces travaux ont été publiés dans la revue Proceedings of the Royal Society B.
« Cette étude est née de l’idée que la plupart des recherches sur l’aversion pour l’iniquité examinent les individus dans des contextes dyadiques, alors que la plupart de leurs interactions sociales se produisent au sein de leur groupe élargi », a expliqué Mayte Martinez, première auteure de l’article avec Katie Hall, lors d’un entretien accordé à Phys.org.
Martinez souligne que si les études en binômes (dyadiques) permettent un contrôle expérimental rigoureux, elles impliquent souvent des individus ayant déjà un niveau de tolérance élevé l’un envers l’autre. Cela rendait difficile la compréhension de la variation des réponses selon un contexte social plus vaste et diversifié.
La méthodologie de l’échange de jetons

Pour évaluer la perception de l’équité, l’équipe de recherche a travaillé avec un total de 27 chimpanzés vivant en groupes sociaux. L’expérience reposait sur un mécanisme simple : chaque membre du groupe avait la possibilité de s’approcher d’un expérimentateur humain pour échanger un jeton contre de la nourriture, mais la valeur de la récompense n’était pas constante.
« Nous avons manipulé ce que chaque individu recevait par rapport à ce que le reste du groupe recevait lors de l’échange du jeton », détaille Mayte Martinez. Les chercheurs ont ainsi alterné entre des conditions de contrôle, où tout le monde recevait la même chose, et des conditions d’iniquité, où un individu recevait une récompense de valeur supérieure ou inférieure aux autres.
Une condition de « contraste » a également été mise en place. Dans ce scénario, tous les individus voyaient une récompense de haute qualité, mais recevaient finalement une récompense moindre. Cette étape était cruciale pour s’assurer que les singes réagissaient bien à l’injustice sociale et non simplement à la déception de ne pas obtenir le meilleur aliment visible.
L’influence déterminante de la qualité de la nourriture

Les observations ont révélé que les chimpanzés manifestent un mécontentement explicite lorsqu’ils reçoivent une récompense de faible valeur alors que leurs congénères obtiennent mieux. Cependant, cette réaction dépend fortement de l’écart de qualité entre les aliments proposés lors de l’expérience.
Les chercheurs ont noté que les chimpanzés rejettent fréquemment des aliments qu’ils jugent peu attrayants, comme des morceaux de carotte ou de céleri, s’ils voient une alternative alléchante comme du raisin. En revanche, ils acceptent presque toujours des aliments de valeur moyenne, tels que des oranges, même si d’autres individus reçoivent des raisins sous leurs yeux.
« Les chimpanzés refusaient de manger les récompenses (par exemple, en les jetant au sol ou en les repoussant à travers le grillage vers l’expérimentateur) plus souvent lorsqu’ils voyaient que les autres recevaient une meilleure nourriture, mais cela n’arrivait que si la différence était importante », précise Mayte Martinez. Cela suggère que la valeur intrinsèque de l’objet reçu peut parfois compenser le sentiment d’injustice.
Le paradoxe des amis : une réaction inverse à celle de l’homme

La découverte la plus surprenante de l’étude concerne l’impact des liens affectifs sur le sentiment d’injustice. Contrairement aux humains et aux bonobos, qui tendent à mieux tolérer une inégalité lorsqu’ils sont avec des amis, les chimpanzés réagissent de manière beaucoup plus virulente en présence de leurs partenaires sociaux proches.
« Le contexte social compte, mais d’une manière inattendue ! », s’étonne Mayte Martinez. Elle explique que chez les humains, on a tendance à moins s’offusquer d’une répartition inégale si les bénéficiaires de la meilleure part sont nos amis. Chez le chimpanzé, la présence d’un partenaire proche amplifie la réaction négative face à l’iniquité.
Cette différence fondamentale pourrait s’expliquer par la nature des relations chez cette espèce. « Une explication possible est que les relations sociales des chimpanzés sont davantage marquées par une tension entre coopération et compétition », analyse la chercheuse. Surveiller les résultats des interactions avec des partenaires proches serait donc d’une importance capitale pour eux.
Vers une meilleure compréhension de la psychologie animale
Cette étude met en lumière la finesse des interactions sociales chez les chimpanzés et montre que leurs réponses à l’injustice sont extrêmement dépendantes du contexte. Ces nuances pourraient d’ailleurs expliquer pourquoi les résultats des études précédentes semblaient parfois contradictoires ou inconsistants.
Pour l’équipe de recherche, la prochaine étape sera de comprendre précisément pourquoi ce phénomène se produit et comment les chimpanzés suivent les gains de leurs partenaires sur le long terme. Ils prévoient également d’étendre ces expériences à d’autres primates tels que les babouins, les macaques rhésus ou encore les bonobos pour comparer ces mécanismes.
En attendant de nouvelles données, ces travaux rappellent que la notion de justice n’est pas l’apanage de l’humanité, mais qu’elle s’exprime selon des codes sociaux propres à chaque espèce. Comprendre ces comportements nous rapproche un peu plus de la compréhension des racines évolutives de notre propre sens de l’équité.
Selon la source : phys.org