À la découverte du blaireau-furet de Bornéo, un petit carnivore nocturne menacé et rarement observé
Auteur: Mathieu Gagnon
Une révélation photographique inédite dans les forêts malaisiennes

Comme le rapporte le site Earth.com, la nature abrite des créatures si discrètes que les habitants locaux ignorent bien souvent leur existence. C’est le cas du blaireau-furet de Bornéo, un petit carnivore nocturne pesant environ un kilogramme (2,2 livres). Pendant des décennies, ce mustélidé fouisseur, qui se nourrit principalement d’invertébrés, a conservé son statut de mammifère le moins bien compris d’Asie du Sud-Est.
Pour percer ce mystère, une vaste campagne de recensement a été menée entre décembre 2021 et septembre 2024. Une équipe conjointe de l’Unité de recherche sur la conservation de la faune de l’Université d’Oxford (WildCRU), du Département des forêts de Sabah et de Sabah Parks a déployé 188 stations de pièges photographiques à travers le massif montagneux occidental de Sabah, en Malaisie, zone exclusive de présence de l’animal.
Les résultats de cette enquête ont largement dépassé les attentes avec 407 détections indépendantes enregistrées depuis 60 de ces stations, constituant ainsi la plus grande base de données jamais compilée sur cette espèce. Ces objectifs ont même immortalisé des scènes exceptionnelles, à l’image d’un cliché montrant un individu transportant un serpent après la tombée de la nuit, offrant un aperçu rare de son comportement de chasseur sur le sol forestier.
Une expansion inattendue de l’aire de répartition connue

L’une des découvertes majeures de cette enquête s’est déroulée dans la réserve forestière de Nuluhon-Trusmadi, un secteur montagneux où la présence de l’espèce n’avait jamais été confirmée auparavant. Cette trouvaille géographique permet d’étendre la carte de son territoire connu vers l’est, bien au-delà de la zone familière de Kinabalu-Crocker.
Mohammad Aliyuddin bin Jaini, responsable de terrain du Bornean Carnivore Programme, illustre parfaitement cette méconnaissance locale. Ayant installé des caméras par pure curiosité autour de la ferme familiale, il a eu la grande surprise de voir l’animal apparaître sur les images. « J’ai grandi à Tambunan et je n’avais jamais vu ni même entendu parler du blaireau-furet de Bornéo », a-t-il déclaré.
Cette observation inattendue souligne l’importance d’étudier les écosystèmes familiers. « Découvrir qu’une espèce en danger trouvée uniquement à Sabah vivait juste à notre porte a été un moment spécial », a affirmé Mohammad Aliyuddin bin Jaini. Le chercheur espère désormais que ces travaux encourageront les habitants de Sabah à tirer une plus grande fierté de cette faune unique à leur État.
Les exigences géologiques et la concurrence territoriale

En croisant ces nouveaux enregistrements photographiques avec une modélisation de l’adéquation de l’habitat, l’équipe scientifique a identifié deux critères environnementaux déterminants pour la survie du blaireau-furet. L’animal privilégie systématiquement les reliefs doucement convexes, tels que les pentes supérieures et les lignes de crête, en évitant consciencieusement les fonds de vallée humides.
La composition des sols constitue le second facteur clé. Les terrains présentant des niveaux plus élevés de carbone organique et d’azote, propices à la prolifération de vers de terre et autres invertébrés souterrains, attirent particulièrement ce fouisseur qui nécessite un sol stable et bien drainé. Paradoxalement, au sein de sa petite aire de répartition, l’espèce se révèle très adaptable. Les taux d’occupation les plus élevés ont été relevés dans une zone de terres agricoles mixtes et dans la réserve forestière exploitée de manière sélective de Tenompok, avec de solides effectifs dans le sud du parc de Kinabalu et dans le Kinabalu Ecolinc.
Cette flexibilité locale contraste avec son confinement à un seul coin de la grande île de Bornéo. L’explication réside en partie dans l’absence de sols appropriés au-delà des hauts plateaux occidentaux, mais une rivalité interspécifique pourrait accentuer cette restriction. Le blaireau puant de la Sonde, un autre carnivore fouisseur très répandu sur l’île, n’a été détecté que dans deux zones d’étude en altitude. Or, ces deux secteurs sont exactement les seuls où le blaireau-furet était absent ou rare, suggérant une nette séparation et une possible compétition, bien que les auteurs invitent à la prudence sur cette hypothèse.
La fragmentation de l’habitat et le péril génétique

Les analyses de connectivité menées lors de l’étude révèlent une situation complexe et préoccupante pour l’avenir de l’espèce. Les modélisations ont mis en évidence quatre noyaux distincts d’habitat de bonne qualité, malheureusement dépourvus de corridors fonctionnels pour les relier. Ces parcelles voisines sont isolées par des distances allant de 21 à 35 kilomètres (soit 13 à 22 miles) composées de terrains moins hospitaliers.
Le développement humain et des infrastructures routières aggrave considérablement cet isolement. Des routes nouvelles ou modernisées, notamment l’itinéraire Keningau-Ranau, scindent désormais certaines de ces populations fragiles. Sachant que ce mammifère ne se disperse probablement que sur de courtes distances, ces barrières physiques représentent une menace authentique pour la santé génétique de l’espèce à long terme.
Les travaux chiffrent la zone d’occupation globale à 2 424 kilomètres carrés (environ 936 miles carrés) et l’étendue de l’occurrence à 4 795,6 kilomètres carrés (environ 1 852 miles carrés). Ces statistiques valident le maintien de son statut d’espèce en danger sur la Liste rouge de l’UICN. « Notre étude ajoute un poids supplémentaire à la conclusion selon laquelle le blaireau-furet de Bornéo se trouve uniquement à Sabah », a indiqué le Dr Andrew Hearn, auteur principal et directeur du Bornean Carnivore Program.
Les perspectives de sauvegarde pour cet emblème montagneux
Pour consolider l’attachement des communautés locales à ce patrimoine naturel, les chercheurs proposent une approche symbolique visant à revaloriser l’identité de l’animal. « Peu d’endroits dans le monde peuvent revendiquer un mammifère qui ne se trouve nulle part ailleurs sur Terre, et Sabah devrait être fier d’en faire partie », a précisé le Dr Andrew Hearn. « Nous avons suggéré que le nom commun alternatif de ‘blaireau-furet de Kinabalu’ pourrait aider à renforcer le lien entre l’espèce et le paysage qu’elle appelle sa maison », a-t-il ajouté.
Un tourisme responsable et minutieusement planifié pourrait constituer un levier de conservation très pertinent. Les communautés installées autour du Kinabalu Ecolinc pourraient, un jour, guider les observateurs de la faune pour admirer le carnivore dans son milieu naturel. Toutefois, des menaces concrètes persistent : les villageois piègent parfois l’animal, les chiens domestiques tuent certains individus, et la législation obsolète sur la faune sauvage le répertorie encore sous un nom totalement erroné.
Au-delà du sauvetage de ce seul carnivore, la protection des forêts du paysage Kinabalu-Crocker-Trusmadi revêt une importance vitale. Ces montagnes abritent de nombreuses espèces endémiques et alimentent les bassins versants cruciaux qui fournissent l’eau aux communautés de l’ensemble de l’État de Sabah. Les conclusions de ces recherches approfondies ont été publiées dans la revue scientifique Ecology and Evolution.
Selon la source : earth.com