L’accord de Microsoft sur l’IA promet la souveraineté numérique du Canada — mais peut-il vraiment tenir cette promesse ?
Auteur: Mathieu Gagnon
Une promesse à 7,5 milliards de dollars

S’il y a bien un mot qu’on a entendu à toutes les sauces cette année, c’est « souveraineté ». Surtout quand il s’agit de nos données et de l’intelligence artificielle (IA). Début décembre, Microsoft a frappé un grand coup : l’entreprise promet d’investir plus de 7,5 milliards de dollars au cours des deux prochaines années pour bâtir de « nouvelles infrastructures numériques et d’IA » ici même, au Canada. Une somme colossale, accompagnée d’un engagement solennel : celui de « se lever pour défendre » la souveraineté numérique canadienne.
Pourquoi insister autant sur ce terme ? Ce n’est pas un hasard. Partout dans le monde, les gouvernements s’inquiètent. Ils craignent que les géants de la tech, basés aux États-Unis, ne soient trop vulnérables aux pressions de l’administration de plus en plus autoritaire du président Donald Trump. L’enjeu ? Vos secrets commerciaux, vos courriels, vos métadonnées, bref, toute votre vie numérique qui pourrait atterrir entre les mains du gouvernement américain.
Alors, une entreprise américaine peut-elle vraiment protéger le Canada contre son propre gouvernement ? Si vous êtes sceptique, rassurez-vous : vous n’êtes pas seul. La réponse est malheureusement non. Microsoft, comme toute entreprise opérant aux États-Unis, promet quelque chose qu’elle ne peut tout simplement pas contrôler.
Le mur de la réalité juridique : l’exemple français

La souveraineté, pour faire simple, c’est la capacité d’un État à contrôler ce qui se passe chez lui. C’est être maître à bord. Mais regardons ce qui se passe ailleurs pour comprendre le piège.
En juin 2025, Anton Carniaux, directeur des affaires publiques et juridiques de Microsoft France, passait un moment délicat devant une commission du Sénat français. La question était simple : pouvait-il garantir sous serment que les données ne seraient jamais transmises au gouvernement américain sans l’accord de la France ? Sa réponse a été tout aussi claire : « Non, je ne peux pas garantir cela, mais, encore une fois, cela n’est jamais arrivé auparavant. »
Pourquoi cet aveu d’impuissance ? À cause du « CLOUD Act » de 2018. Cette loi américaine permet aux États-Unis de réclamer des données collectées par leurs entreprises, même si ces données sont stockées à l’étranger. En gros, la loi américaine passe avant les lois des autres pays. C’est une violation flagrante de notre souveraineté.
Bien sûr, Microsoft promet d’inscrire dans ses contrats qu’elle contestera toute demande du gouvernement américain si elle a des « motifs juridiques » de le faire. Ça semble rassurant sur le papier, non ? Mais en réalité, cela laisse aux tribunaux américains le soin de trancher. Et surtout, la loi n’est que la pointe de l’iceberg.
Surveillance de masse et pressions de l’ombre

Vous vous souvenez d’Edward Snowden ? En 2013, ce lanceur d’alerte nous a révélé que la NSA collectait des quantités astronomiques de données sur tout le monde, y compris nous, en se branchant directement sur les serveurs des firmes internet. Et les entreprises technologiques américaines ont aidé à cette surveillance illégale.
Ces sociétés sont particulièrement sensibles à la pression de Washington. Pourquoi ? Parce qu’elles dépendent de leur gouvernement pour négocier des accords internationaux favorables et parce que l’État américain est un client gigantesque pour elles.
Natasha Tusikov, professeure de criminologie à l’Université York, a mis en lumière un phénomène inquiétant : la « régulation de l’ombre ». L’État américain pousse les entreprises privées à remplir des objectifs gouvernementaux qui vont au-delà de la loi. Parfois, elles appliquent même des politiques qui ont été rejetées par des parlements démocratiquement élus. Et tout ça, c’était avant l’ère Trump. Avec son mépris affiché pour la souveraineté et ses liens étroits avec la tech, l’abus des données non-américaines est plus qu’une possibilité : c’est un risque majeur.
Entre discours politique et réalité du terrain
C’est ici que la politique canadienne entre en scène, et c’est un peu flou. Le Premier ministre Mark Carney a sans doute gagné les élections fédérales grâce à sa promesse de protéger notre souveraineté face à des États-Unis devenus voraces. On se souvient de sa rencontre avec Donald Trump dans le Bureau Ovale en octobre 2025.
Pourtant, quand le Premier ministre parle d’un « nuage souverain canadien », personne ne sait vraiment ce que ça veut dire. Evan Solomon, le ministre canadien chargé de la promotion de l’IA, semble même prêt à ouvrir la porte… aux Américains. Il a évoqué la possibilité d’inclure des entreprises comme OpenAI (partenaire de Microsoft) dans ce fameux nuage souverain, parlant de « modèles hybrides » avec « plusieurs acteurs ».
Selon Evan Solomon : « La souveraineté ne signifie pas la solitude… nous ne pouvons pas considérer l’IA comme un jardin clos. Genre,
Reprendre le contrôle : le véritable enjeu

Il est vrai que dans notre monde ultra-connecté, la souveraineté absolue est une illusion. Aucun État n’est totalement autosuffisant. Nous vivons grâce à des échanges, des expertises partagées et des accords internationaux. Mais les commentaires de Microsoft et du ministre Solomon esquivent le vrai problème.
Le souci du Canada, ce n’est pas un concept abstrait. C’est de faire face à des États-Unis qui ont violé la souveraineté du Venezuela, qui ont menacé d’autres pays (dont le nôtre) d’annexion, et qui sont dirigés par un président qui s’est déclaré au-dessus du droit international.
À l’ère numérique, le pouvoir appartient à celui qui contrôle le logiciel et les données. Aujourd’hui, les entreprises américaines contrôlent une part énorme de notre infrastructure vitale : l’IA, le cloud, mais aussi nos courriels et nos logiciels de bureau. Ce n’est pas pour rien que la France et l’Allemagne travaillent ensemble sur une alternative à Google Docs.
Tant que l’on ne pourra pas faire confiance aux États-Unis pour respecter les lois, leurs entreprises resteront vulnérables aux pressions politiques. Cela pourrait aller de la capture de nos données pour des raisons économiques jusqu’à la coupure pure et simple de l’accès à nos outils de travail. C’est cette réalité brutale du contrôle, et non des discours philosophiques, qui devrait guider notre politique numérique.
Selon la source : theconversation.com
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