Contre la dengue et le Zika, ce pays a une idée folle : lâcher encore plus de moustiques
Auteur: Mathieu Gagnon
Une usine pas comme les autres
Imaginez un instant. Dix ans après la terrible épidémie de Zika qui a secoué le Brésil, le pays tente le tout pour le tout. Face au moustique tigre, cette espèce invasive qui propage aussi la dengue et le chikungunya, les autorités ont décidé… d’en produire davantage. Une armée de super-moustiques pour sauver la population. Ça semble contre-intuitif, non ? C’est pourtant ce qui se passe à Curitiba, à 800 km au sud-ouest de Rio de Janeiro.
C’est là que se trouve la plus grande usine de moustiques tigres au monde. L’été dernier, elle a ouvert ses portes avec un objectif hallucinant : produire 100 millions d’œufs par semaine. Mais attention, ce ne sont pas n’importe quels insectes. On les appelle les « wolbitos ». Ce surnom vient de la bactérie Wolbachia qu’ils portent en eux. Cette bactérie, présente naturellement chez 60 % des insectes, ne tue pas le moustique. En revanche, elle agit comme un bouclier : elle l’empêche de transmettre les virus à l’homme.
L’idée vient de loin. C’est en 2012, en Australie, que Luciano Moreira (l’actuel directeur de l’usine) et le chercheur Scott O’Neill ont eu cette intuition en travaillant sur la malaria. Ils ont prélevé la bactérie sur des mouches à fruits pour l’injecter dans des œufs de moustiques avec une aiguille en verre ultra-fine. Il leur a fallu cinq ans d’efforts acharnés pour créer une colonie stable. Aujourd’hui, plus besoin d’aiguilles : la bactérie se transmet naturellement de génération en génération.
Du sang de cheval et un silence de mort
Si vous visitiez l’usine de Curitiba, une chose vous frapperait immédiatement : le silence. Malgré des dizaines de millions d’insectes, on n’entend rien. Contrairement au moustique Culex qui nous agace la nuit, le moustique tigre est furtif et ne fait aucun bruit. Dans cette atmosphère feutrée, tout est contrôlé au millimètre : 30 degrés Celsius, humidité élevée et lumière gérée pour imiter le cycle jour/nuit.
Le processus est fascinant. Antonio Brandão, le directeur des opérations, explique que les larves sont élevées pendant six à sept jours avant de devenir des nymphes. Ensuite ? Une machine trie les insectes avec de l’eau et des plaques de verre. Comme les femelles sont plus grosses, on peut les séparer des mâles. Et on garde surtout les femelles, car ce sont elles qui pondent.
Pour nourrir tout ce petit monde, il faut du sucre, mais surtout du sang. Beaucoup de sang. Environ 200 litres par semaine ! Les banques de sang humain fournissent des stocks périmés, mais ça ne suffit pas. L’usine se fournit donc majoritairement en sang de cheval auprès d’une ferme voisine. Une femelle pond environ 300 œufs durant son cycle de vie de deux à quatre semaines. Au total, l’usine compte 140 cages contenant chacune jusqu’à 200 000 moustiques. C’est une production industrielle de 20 millions d’œufs hebdomadaires.
La stratégie du « bon moustique »

Alors, comment ça marche une fois dehors ? C’est ce que Luciano Moreira appelle une forme de « contrôle biologique ». Les œufs sont séchés sur des bandes de papier, encapsulés, et envoyés aux communautés urbaines. On les met dans l’eau, ils éclosent, et les wolbitos adultes sont relâchés tous les 50 mètres, à pied ou en voiture.
La mécanique génétique est implacable :
- Si un mâle wolbito s’accouple avec une femelle sauvage, les œufs n’éclosent pas.
- Si une femelle wolbito s’accouple avec un mâle sauvage, les petits naissent avec la bactérie.
Petit à petit, la population sauvage est remplacée. À Niteroi, près de Rio, deux ans après les premiers lâchers, 90 % des moustiques étaient des wolbitos. Résultat ? Une chute de 69 % des cas de dengue et de 60 % pour le chikungunya. Une victoire majeure, surtout quand on sait qu’il n’y a pas de vaccin contre le Zika et que ceux pour la dengue sont chers ou peu disponibles. De plus, les insecticides marchent de moins en moins bien.
Bien sûr, il faut expliquer aux habitants pourquoi on relâche des moustiques chez eux. « Les gens sont un peu sceptiques », admet M. Moreira, mais ils finissent par comprendre l’intérêt de ce mosquito du bem (le bon moustique). Rassurez-vous : la bactérie Wolbachia ne survit pas hors de l’insecte et ne cause aucune allergie chez l’humain.
Une menace qui remonte vers le Nord
Pendant que le Brésil déploie son armée (une nouvelle usine est même en construction à Fortaleza), le Canada et l’Europe s’inquiètent. Le moustique tigre est un grand voyageur. Arrivé du Japon dans les années 1980 via des pneus usagés transportés par bateau, il colonise l’Amérique. La Dre Antoinette Ludwig, de l’Agence de la santé publique du Canada, surveille ça de près. Détecté dans le sud de l’Ontario dès 2017, l’insecte est désormais considéré comme « bien établi », aidé par des hivers de plus en plus doux dus aux changements climatiques.
Pour l’instant, au Canada, les cas de Zika ou de dengue viennent des voyageurs. Mais le danger se rapproche. En Europe, la dengue explose déjà. Une étude suédoise prédit que les épidémies pourraient quintupler d’ici 2060. Fait alarmant : en 2025, New York et Paris ont détecté des cas locaux de chikungunya, contractés sans voyage.
La Dre Ludwig prévient : « Il va venir tôt ou tard au Québec, en Colombie-Britannique, ailleurs en Ontario. » C’est pourquoi la surveillance s’intensifie : pièges, analyses d’ADN dans l’eau des étangs, et même appel aux citoyens pour envoyer des photos via l’application iNaturalist. Chercher un moustique infecté dans la nature, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin, mais c’est le prix à payer pour anticiper la menace.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
Créé par des humains, assisté par IA.