Les loups gris chassent les loutres de mer – mais nous ignorons encore comment
Auteur: Mathieu Gagnon
Quand le prédateur terrestre se jette à l’eau

Avez-vous déjà imaginé un loup piquer une tête dans l’océan pour attraper son dîner ? L’image semble sortie d’un film fantastique, et pourtant, sur une île isolée d’Alaska, c’est devenu la réalité. Sur l’île du Prince-de-Galles, les loups gris ont commencé à chasser la loutre de mer. Oui, vous avez bien lu : un animal habituellement associé aux forêts de varech et aux eaux côtières se retrouve traqué par des pattes habituées à la terre ferme.
Ce comportement étrange a immédiatement capté l’attention des scientifiques. Ils cherchent désormais à comprendre comment un prédateur terrestre parvient à survivre dans un monde marin et, surtout, ce que ce changement signifie pour la nature.
Des dents qui racontent l’histoire
D’habitude, le loup gris préfère chasser le cerf ou l’orignal. Mais sur cette île d’Alaska, certains individus intègrent désormais la loutre de mer à leurs repas. Ce changement de régime pourrait affecter tout l’écosystème côtier et même la santé des loups. Patrick Bailey, doctorant à l’Université de Rhode Island, mène l’enquête. Il étudie comment ces loups côtiers dépendent de la nourriture océanique et en quoi cela les distingue de leurs cousins de l’intérieur des terres.
Son hypothèse ? Les loups façonnent les écosystèmes terrestres en contrôlant le nombre de proies. Il pense qu’un lien similaire pourrait exister entre la terre et l’océan. « Nous n’avons pas une compréhension claire des connexions entre les réseaux alimentaires aquatiques et terrestres, mais nous soupçonnons qu’elles sont beaucoup plus répandues qu’on ne le pensait », explique Bailey. Si les loups peuvent modifier radicalement les paysages terrestres, ils pourraient bien faire de même dans l’eau.
Mais est-ce vraiment nouveau ? Les loutres de mer étaient autrefois très nombreuses sur la côte Pacifique avant que le commerce de la fourrure ne les décime. Aujourd’hui, elles sont toujours en danger mais leurs populations se rétablissent doucement. Que les loups les chassent pourrait simplement signer le retour d’une vieille relation prédateur-proie. Pour le vérifier, Bailey analyse les dents de loups gris conservées dans des musées et celles d’animaux trouvés morts récemment. Il utilise l’analyse des isotopes stables. En gros, les dents poussent par couches, un peu comme les cernes d’un arbre. Chaque couche garde une trace chimique de ce que l’animal a mangé. « Si elles sont assez grandes, nous pouvons échantillonner individuellement chacun de ces anneaux de croissance pour suivre les habitudes alimentaires d’un individu au fil du temps », précise le chercheur.
Une partie de chasse encore mystérieuse

Bon, concrètement, comment s’y prennent-ils ? Chasser dans l’eau, c’est une autre paire de manches. Sarah Kienle, qui dirige le laboratoire CEAL à l’Université de Rhode Island, le souligne bien : « Capturer et manger des proies dans l’environnement marin est très différent de le faire sur terre ». Les chercheurs sont super curieux de voir si ces loups ont développé des adaptations comportementales spécifiques.
Cela fait plus de vingt ans qu’on signale des loups mangeant des proies aquatiques, mais les détails de la chasse restent flous. Les vieilles vidéos manquaient de détails. Pour y voir plus clair, Bailey a installé des caméras de chasse sur l’île durant les mois d’été. « Jusqu’à présent, nous savons que ces loups consomment des loutres de mer, et nous sommes maintenant prêts à capturer les détails qui nous ont échappé », s’enthousiasme-t-il.
Mais travailler là-bas n’est pas une promenade de santé. Les loups sont malins et prudents, la forêt est dense et le terrain accidenté. Heureusement, Bailey a pu compter sur une aide locale précieuse : Gretchen Roffler, biologiste du Département de la pêche et de la chasse d’Alaska, et Michael Kampnich, un technicien de recherche local. Kampnich a partagé sa connaissance intime de l’écologie et du paysage. « Travailler avec les locaux est tellement important car ils ont des décennies d’expérience et une perspective que nous, chercheurs extérieurs, n’avons tout simplement pas », insiste Bailey.
Un festin empoisonné ?

Cette collaboration a aussi révélé un danger caché. Gretchen Roffler a mis le doigt sur un problème inquiétant : les loutres de mer peuvent transporter des niveaux élevés de méthylmercure, une substance toxique. En les mangeant, les loups absorbent ce poison. Les résultats sont frappants : les échantillons de foie des loups côtiers montrent des niveaux de mercure jusqu’à 278 fois plus élevés que ceux des loups de l’intérieur.
« L’accumulation de méthylmercure peut causer toute une série de problèmes liés à la reproduction, à la condition physique et à des anomalies comportementales », explique Bailey. C’est le revers de la médaille de ce nouveau buffet à volonté.
Patrick Bailey ne compte pas s’arrêter là. Il prévoit d’étendre ses recherches dans les années à venir, même si les ressources limitées le cantonnent pour l’instant à l’Alaska. Dans un autre volet de sa thèse, il compare la forme des crânes des loups côtiers et intérieurs de l’est, grâce à des spécimens du Canada (Terre-Neuve et Labrador) fournis par le Musée de zoologie comparée de Harvard. En attendant, il prévoit de retourner sur l’île du Prince-de-Galles l’été prochain. Chaque nouvelle découverte nous rapproche un peu plus de la compréhension de ces liens inattendus entre la terre et l’océan.
Selon la source : earth.com
Créé par des humains, assisté par IA.