Pourquoi la psychiatrie devrait considérer les délires comme des expériences corporelles globales, et non comme de simples croyances erronées
Auteur: Mathieu Gagnon
Quand la réalité vacille

Imaginez un instant que vous perdiez prise avec le réel. Pour la plupart d’entre nous, c’est un exercice mental inconfortable, un scénario de science-fiction qu’on préfère éviter. Mais pour certaines personnes, vivre dans un monde que les autres ne voient pas est une réalité quotidienne, souvent bouleversante. C’est ce qu’on appelle la psychose.
Le problème ? La psychiatrie traditionnelle a tendance à voir ces délires comme de simples « bugs » du cerveau. Le Dr Rosa Ritunnano, qui a partagé son analyse avec IFLScience, pose un constat clair : « En pratique clinique, j’ai vu à quel point les expériences psychotiques affectent la vie des gens, et comment les services de santé mentale peinent souvent à leur donner un sens qui résonne avec le vécu du patient. »
En gros, on définit souvent le délire comme une « fausse croyance ». On regarde si l’idée est bizarre ou sans preuves, et on s’arrête là. Mais selon le Dr Ritunnano, cette approche est trop limitée. Dire à quelqu’un que ce qu’il ressent est faux ne nous dit rien sur pourquoi cela a du sens pour lui. Résultat ? Le patient se sent incompris, et le médecin passe à côté de l’essentiel.
Plus qu’une erreur de jugement : une métaphore vivante

Alors, comment mieux comprendre ? Une nouvelle étude publiée dans The Lancet, menée par le Dr Ritunnano et ses collègues des universités de Birmingham, Melbourne, York et de l’institut Orygen, propose un changement radical de perspective. Et si les délires n’étaient pas des erreurs mentales à corriger, mais des métaphores incarnées ?
Pour bien saisir, regardons les chiffres. On estime qu’environ 3 % de la population vivra un épisode psychotique au cours de sa vie. Cela commence généralement entre 16 et 30 ans. La bonne nouvelle ? C’est traitable, et 25 % des personnes touchées ne feront qu’un seul épisode, sans jamais rechuter. Mais il faut distinguer deux choses :
- Les hallucinations : percevoir des choses qui n’existent pas (comme entendre des voix).
- Les délires : des croyances profondes, comme se sentir persécuté.
L’étude montre que les délires apparaissent souvent avant les hallucinations. Tout commence subtilement : une suspicion, un malaise grandissant. Puis, des bruits vagues deviennent des voix. Ce processus lent aboutit à une psychose avérée chez environ 20 % des personnes présentant ces premiers signes.
L’équipe de recherche a travaillé avec des jeunes adultes suivis par les services d’intervention précoce au Royaume-Uni. En écoutant leurs histoires de vie, ils ont découvert que le délire est souvent une réaction du corps à une émotion forte ou un trauma.
Prenons un exemple concret. Si une personne a été harcelée ou humiliée (un sentiment de honte intense), elle peut finir par ressentir physiquement qu’on l’observe, même seule. C’est ce qu’on appelle un « délire de référence ». Cela peut évoluer vers la conviction que ses pensées sont diffusées publiquement. Le délire n’est pas aléatoire : il raconte une histoire.
Le corps parle quand les mots ne suffisent plus

C’est là que ça devient fascinant. Les chercheurs parlent de « métaphore incarnée ». Jeannette Littlemore, professeure de linguistique à l’Université de Birmingham, explique ce phénomène simplement : quand nous disons de quelqu’un qu’il est « froid », c’est une image. Mais une personne en psychose peut littéralement ressentir cette froideur dans sa chair.
Les participants de l’étude utilisaient beaucoup ce langage figuré. Se sentir « souillé » émotionnellement peut se transformer en la certitude d’être contaminé physiquement (délire de parasitose). Se sentir « exposé » devient la conviction d’être filmé par des caméras cachées. Ils vivent la métaphore.
D’ailleurs, tout n’est pas noir. Certains participants ont rapporté des expériences positives : des sentiments de connexion spirituelle intense, d’amour ou d’émerveillement, leur donnant de l’espoir.
Il faut noter que notre regard sociétal évolue aussi. Une étude de 2024 a montré que sur dix ans, les séries télévisées américaines ont changé leur représentation de la psychose : moins de criminels ou de « méchants », et plus de personnages victimes, voire protagonistes, intégrés à la société.
Mais attention, ces métaphores dépendent aussi de notre culture. Si nous associons l’amour au cœur, en malais, cette émotion se situe dans le foie. L’expérience psychotique varie donc selon notre langue et notre histoire.
Vers une thérapie plus humaine

Concrètement, qu’est-ce que ça change pour les soins ? « Si nous nous concentrons uniquement sur les mécanismes cérébraux en ignorant le vécu corporel et émotionnel, nous risquons de perdre de vue ce que ces expériences signifient pour la personne », avertit le Dr Ritunnano.
L’idée n’est pas de rejeter la biologie ou les médicaments, mais de les compléter. Il s’agit d’écouter la narration du patient. Si un délire vient d’un état d’hyper-excitation émotionnelle ou, à l’inverse, d’un détachement total, les thérapies doivent s’adresser au corps.
Les chercheurs suggèrent d’intégrer des approches basées sur le mouvement — le travail sur la posture, le rythme, ou la synchronisation interpersonnelle. Créer un environnement thérapeutique sécurisant est tout aussi crucial pour réduire la honte et rétablir la confiance.
En résumé, traiter le délire, c’est aussi valider l’histoire du patient sans forcément valider la réalité des faits. C’est reconnaître, comme le conclut le Dr Ritunnano, que ces personnes ne sont pas juste des porteurs de symptômes, mais des individus qui tentent désespérément de donner du sens à leur monde.
Selon la source : iflscience.com
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