L’analyse des odeurs révèle la composition des matériaux d’embaumement de l’Égypte ancienne
Auteur: Mathieu Gagnon
Une nouvelle approche olfactive pour étudier le passé

Dans une étude récente publiée dans le Journal of Archaeological Science, la chercheuse Wanyue Zhao et ses collègues ont exploré une voie scientifique inédite : l’utilisation des composés organiques volatils (COV) pour analyser la composition des odeurs émises par les momies et leurs matériaux d’embaumement. Cette approche novatrice a permis de mettre en lumière des différences notables dans les méthodes de préservation selon les époques, et même de distinguer différentes parties du corps.
L’acte d’embaumer, ou de préserver les corps, tel qu’il était pratiqué par les anciens Égyptiens, est connu sous le nom de momification. Il est important de noter que certaines des toutes premières momies de l’Égypte antique remontent à la période prédynastique. À cette époque, les corps étaient simplement laissés dans le sable brûlant pour se momifier naturellement. La momification intentionnelle, impliquant l’utilisation d’agents d’embaumement, n’est apparue qu’après cette période prédynastique et s’est perpétuée pendant plus de 2000 ans.
Les baumes utilisés au cours de ce long processus de momification variaient considérablement. Ils comprenaient des substances telles que des huiles végétales, des graisses animales, de la cire d’abeille, du bitume et diverses résines. Chacune de ces matières est reconnaissable grâce à des biomarqueurs caractéristiques. Traditionnellement, ces derniers sont identifiés lors d’une extraction par solvant, puis caractérisés par chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse (GC/MS) et par pyrolyse-GC/MS.
L’hypothèse des odeurs : quand le nez guide la science

L’analyse traditionnelle par extraction de solvant présente un inconvénient majeur : elle est généralement complexe et demande beaucoup de temps. Face à ce constat, les chercheurs ont formulé une hypothèse audacieuse : pourraient-ils utiliser les composés volatils pour enquêter sur les agents d’embaumement utilisés durant la momification ? L’idée ne vise pas à remplacer les méthodes existantes, mais à offrir une alternative ou un complément plus direct.
Wanyue Zhao explique la genèse de cette démarche : « Cela partait d’une observation très immédiate : quiconque a la chance d’entrer en contact étroit avec des momies est souvent surpris par leur odeur piquante. L’odeur est frappante, et clairement pas fortuite. Parallèlement, les analyses traditionnelles de biomarqueurs sur les matériaux d’embaumement sont déjà bien établies. Grâce à ces études, nous avons une solide compréhension de la composition chimique des substances utilisées dans la momification. »
La chercheuse poursuit en détaillant leur raisonnement scientifique : « Il était donc naturel pour nous de faire l’hypothèse que l’odeur elle-même pourrait refléter la composition de l’embaumement. Plutôt que de remplacer les approches traditionnelles, notre intérêt pour les composés volatils a émergé comme un moyen de les étendre : explorer si l’expérience sensorielle des momies pouvait être chimiquement décodée et reliée à des pratiques d’embaumement connues. »
Une complexification croissante des recettes au fil des siècles

Pour tester la validité de leur hypothèse, l’équipe a sélectionné 35 échantillons provenant de 19 momies, datées de 2000 avant J.-C. à 295 après J.-C. Ce panel représente la quasi-totalité de la période connue de la momification dans l’Égypte antique, offrant ainsi une vue d’ensemble sur l’évolution des pratiques funéraires sur plusieurs millénaires.
L’analyse a révélé que les recettes d’embaumement sont devenues de plus en plus complexes avec le temps. Les momies de la période prédynastique et de l’Ancien Empire utilisaient presque exclusivement des composés de graisse et d’huile purs. En revanche, les périodes ultérieures, incluant des momies de l’Ancien Empire, mais aussi des époques ptolémaïque, gréco-romaine et du Nouvel Empire, présentaient des recettes plus élaborées impliquant de la cire d’abeille, des résines de conifères et du bitume.
Un aspect inattendu a été noté lors de l’examen des échantillons composés à 100 % de graisses ou d’huiles. Wanyue Zhao précise cette découverte : « Il était particulièrement surprenant de constater que les composés volatils aromatiques détectés dans les échantillons 100 % graisse/huile étaient assez abondants. Dans les extraits organiques traditionnels, ces composés ont tendance à n’apparaître que comme une fraction mineure des composants solubles. » Elle ajoute une nuance importante sur l’origine de ces effluves : « De ce fait, l’origine de ces composés aromatiques ne peut être attribuée avec certitude à une source unique. Ils pourraient provenir de matériaux d’embaumement à base de plantes, mais ils peuvent aussi être associés aux matériaux des bandelettes ou aux produits de dégradation des cercueils en bois. »
Des signatures olfactives distinctes selon les parties du corps
Un autre constat majeur réalisé au cours des analyses concerne la localisation anatomique des prélèvements. Les chercheurs ont noté que différentes parties du corps présentaient des signatures de composés volatils distinctes, et ce, même pour des échantillons datés de la même période historique. Cela suggère une variabilité fine dans le traitement du défunt.
Wanyue Zhao explique ce phénomène par deux facteurs potentiels : « Les profils volatils distincts observés entre différentes parties du corps pourraient potentiellement refléter à la fois une variation intentionnelle dans le traitement et une préservation différentielle. » Elle développe cette idée en évoquant les pratiques rituelles et les réalités biologiques.
La chercheuse détaille : « Dans certains cas, différents tissus peuvent avoir reçu des substances ou des méthodes d’embaumement différentes, que ce soit pour des raisons pratiques ou symboliques. En même temps, les conditions de préservation varient à travers le corps : des différences telles que le type de tissu ou la dégradation peuvent toutes influencer la manière dont les composés volatils sont retenus ou libérés. Avec une taille d’échantillon plus grande, c’est certainement quelque chose qui vaut la peine d’être étudié plus avant. »
Vers une vision holistique des pratiques funéraires antiques
Les résultats de cette étude démontrent que l’analyse des COV peut être utilisée conjointement avec les méthodes traditionnelles par solvant. Cette combinaison permet de fournir des aperçus uniques et détaillés sur les pratiques d’embaumement et leur évolution au fil du temps, validant ainsi l’intérêt de cette nouvelle méthodologie.
En termes de directions pour les recherches futures, Wanyue Zhao espère pouvoir élargir son étude pour inclure d’autres régions et d’autres périodes temporelles. Elle déclare : « Si nous en avons l’opportunité, il serait très intéressant d’étendre l’étude pour inclure des momies d’autres régions géographiques et périodes temporelles. Incorporer une gamme plus large d’échantillons nous permettrait de développer une vision plus holistique des nombreux facteurs qui peuvent influencer les profils volatils, tels que les pratiques d’embaumement régionales, les changements chronologiques, et même l’âge ou le genre des momies. »
Elle conclut sur le potentiel d’identification de cette technique : « Avec un ensemble de données plus grand et plus diversifié, il pourrait aussi être possible d’identifier des biomarqueurs volatils qui pourraient être utilisés pour aider à distinguer entre différentes origines géographiques ou périodes temporelles. »
Selon la source : phys.org
Créé par des humains, assisté par IA.