Oups : les scientifiques ont largement sous-estimé le niveau des mers sur Terre
Auteur: Mathieu Gagnon
Une base de données potentiellement faussée
La science ne vaut que par la solidité des données sur lesquelles elle s’appuie. Or, une nouvelle étude menée par des chercheurs de l’université de Wageningen, aux Pays-Bas, suggère que les estimations concernant la montée du niveau des mers pourraient être dangereusement sous-évaluées. Le problème ne viendrait pas des mesures elles-mêmes, mais d’une erreur de calcul systématique qui affecterait tout particulièrement les zones côtières des pays du Sud.
Ce n’est pas la première fois que la communauté scientifique doit corriger ses modèles. Il y a une dizaine d’années, des hypothèses inexactes sur la vitesse de fonte des glaciers avaient déjà conduit à une sous-estimation importante de la montée des eaux. Mais cette fois, la faille proviendrait d’une incohérence dans la manière même de mesurer le niveau de référence des océans, une erreur qui pourrait avoir des conséquences dramatiques pour des millions de personnes.
Le « géoïde », ce modèle mathématique au cœur du problème
Au centre de cette remise en question se trouve un outil appelé « géoïde ». Il s’agit d’un modèle mathématique pratique qui calcule le niveau moyen des mers à l’échelle mondiale en se basant sur la gravité et la rotation de la Terre. Notre planète n’étant pas une sphère parfaite, ces modèles sont censés aider les scientifiques à obtenir des mesures précises lorsqu’ils travaillent le long des côtes. C’est du moins ce que l’on pensait jusqu’à présent.
Une étude publiée dans la prestigieuse revue Nature a examiné cette hypothèse de plus près. La principale limite des géoïdes est qu’ils postulent un océan parfaitement calme. Cette simplification ignore des dynamiques pourtant cruciales comme les vents, les marées et les courants. Si cette simplification a des conséquences minimes en Europe du Nord ou aux États-Unis, où les mers sont globalement plus calmes et les sources de données plus nombreuses, l’écart entre le niveau supposé et le niveau réel devient très préoccupant dans d’autres régions du globe.
Une erreur aux conséquences inégales dans le monde
L’étude pointe une fracture géographique nette. Dans des zones comme l’Asie du Sud-Est et la région indo-pacifique, l’écart entre les niveaux de mer modélisés par les géoïdes et la réalité du terrain est suffisamment important pour devenir une source d’inquiétude majeure. Les deltas, ces régions basses et densément peuplées, sont en première ligne.
Philip Minderhoud, chercheur à l’université de Wageningen et co-auteur de l’étude avec sa collègue Katharina Seeger, l’explique dans un communiqué de presse : « Les chercheurs qui étudient l’altitude des terres ou le niveau des mers essaient de rendre leurs modèles d’élévation aussi précis que possible. La plupart des chercheurs […] ne semblent pas conscients qu’il est nécessaire d’utiliser et d’aligner correctement les mesures de la terre et de la mer lors de la réalisation d’évaluations d’impact côtier. »
Cette analyse révèle aussi des surprises. Si de nombreuses régions sont plus basses que prévu, l’inverse peut être vrai. C’est le cas en Antarctique, où le niveau de la mer serait en réalité plus bas que ce que les scientifiques supposaient jusqu’alors. Une nouvelle preuve que le modèle géoïde manque de précision.
L’enquête qui a révélé la faille
Les premiers doutes de Philip Minderhoud remontent à 2015, lors de recherches sur le terrain dans le delta du Mékong, au Vietnam. Il avait alors découvert avec surprise que ce delta, l’un des plus grands du monde, était en réalité bien plus bas que ce que les modèles géoïdes indiquaient. Il avait publié ces premières conclusions en 2019 dans la revue Nature Communications, écrivant que « nos résultats impliquent des incertitudes majeures dans les évaluations d’impact de l’élévation du niveau de la mer pour le delta du Mékong et les deltas du monde entier, avec des erreurs potentiellement supérieures à un siècle d’élévation du niveau de la mer. »
Son instinct s’est avéré juste. Sa collègue, Katharina Seeger, a découvert des inexactitudes similaires lors de son doctorat sur le delta de l’Ayeyarwady au Myanmar. Pendant deux ans, les deux chercheurs ont analysé minutieusement des centaines d’études. Le résultat de cette méta-analyse, portant sur 385 mesures, est sans appel : 99 % des travaux examinés soit se fiaient uniquement aux modèles géoïdes, soit combinaient incorrectement différents ensembles de données, soit, plus simplement, n’expliquaient pas comment ils avaient mesuré le niveau de la mer.
Un nouvel outil pour des mesures plus justes
Face à ce constat, les auteurs de l’étude proposent une solution radicale : abandonner l’utilisation des modèles géoïdes dans la recherche côtière. Pour les remplacer, ils présentent une alternative concrète. Grâce à la puissance de supercalculateurs, les chercheurs ont combiné quatre modèles d’élévation avec les mesures les plus récentes du niveau de la mer. Le résultat est un ensemble de données beaucoup plus précises et directement utilisables par les scientifiques du monde entier.
Cette nouvelle base de données permettrait d’obtenir une représentation fidèle des niveaux de mer actuels, sans les approximations du passé. C’est une avancée qui pourrait redéfinir les stratégies d’adaptation dans les zones les plus vulnérables.
« C’est ainsi que la science fonctionne », conclut Philip Minderhoud. « Maintenant que nous avons découvert cet angle mort, la communauté scientifique peut réaliser des évaluations plus précises pour les zones côtières et les villes du monde entier. » Un pas de plus vers une compréhension plus juste des défis climatiques à venir.
Selon la source : popularmechanics.com