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Des archéologues dévoilent l’histoire cachée d’une ancienne cité engloutie sous les eaux
Crédit: lanature.ca (image IA)

Le roi-bandit, l’Empereur et la cité engloutie

Il y a un peu plus de 2 000 ans, dans ce qui correspond aujourd’hui à la partie occidentale de la Turquie actuelle, un roi-bandit nommé Cléon a pris une décision qui allait changer le destin de sa ville natale. En pleine guerre civile déchirant une Rome alors à l’apogée de sa puissance, ce souverain opportuniste a choisi de trahir ses anciens alliés pour soutenir Auguste. Ce dernier allait vaincre ses grands rivaux, Antoine et Cléopâtre, lors d’un conflit monumental.

Pour sceller cette nouvelle alliance, Cléon a rebaptisé sa cité d’origine en l’appelant Juliopolis. Ce geste flattait directement son nouvel ami, Gaius Julius Caesar. Il s’agit bien de la figure historique majeure que nous connaissons : né sous le nom de Gaius Octavius, il a pris le nom de Julius Caesar après son adoption par le dictateur, pour finalement devenir Auguste, le tout premier empereur de l’Empire romain. Cette flatterie stratégique a porté ses fruits de manière spectaculaire.

En se plaçant du bon côté de l’histoire, le roi-bandit a permis à sa modeste bourgade de prospérer de façon fulgurante. Les archéologues ont récemment mis en lumière que Juliopolis s’est imposée comme un centre urbain d’une grande puissance, maintenant son influence pendant plusieurs siècles après cet habile changement d’allégeance. De nos jours, la majeure partie de cette cité antique repose sous les eaux d’un réservoir artificiel, créé à la fin des années 1950 suite au projet de barrage de Sariyar mené par le gouvernement turc.

Un âge d’or mis au jour par les fouilles récentes

credit : lanature.ca (image IA)

Malgré son immersion, les profondeurs révèlent peu à peu les secrets d’un âge d’or insoupçonné. Les fouilles menées ces dernières années démontrent avec certitude que Juliopolis fut un acteur majeur dans la région durant l’Antiquité tardive et le début de l’ère byzantine. Cette période florissante s’étend précisément du quatrième siècle jusqu’au neuvième siècle de notre ère.

Une nouvelle étude approfondie, publiée dans la revue scientifique Journal of Management and Economic Studies, vient couronner des années de recherches. Une équipe d’experts issus de l’Université Karabük en Turquie et du Musée des civilisations anatoliennes d’Ankara a minutieusement analysé les structures et les artefacts exhumés sur le site de Juliopolis lors des campagnes de fouilles allant de 2009 à 2025. L’ensemble de ces vestiges dessine les contours d’une cité engloutie fonctionnant comme un véritable centre névralgique à la stratégie redoutable.

« Collectivement, ces découvertes confirment que Juliopolis était une ville développée caractérisée par une production locale, un commerce étendu et une autorité religieuse puissante, » soulignent les auteurs de l’étude, ajoutant « et qu’elle était stratégiquement située sur une importante voie de transport. » La dynamique de ce pôle urbain dépassait largement le cadre d’une simple étape commerciale.

Le secret du garde-manger millénaire

L’une des percées les plus significatives de ces recherches est survenue en 2022. Les archéologues ont mis au jour l’ancien garde-manger de la ville, une chambre froide construite en pierre et en mortier. Cet espace révélait une organisation millimétrée dédiée au stockage d’aliments liquides, témoignant de la forte orientation agricole de l’économie locale. Cinq grandes jarres en argile, appelées pithoi, y étaient solidement fixées au sol.

Ces récipients massifs n’avaient pas bougé depuis plus de 1 000 ans. À leur époque, ils servaient à conserver des céréales, de l’huile d’olive ou du vin. Sur l’un de ces pithoi, la présence d’une croix gravée a mis les chercheurs sur une piste fascinante. Elle indique un lien probable entre la production viticole de la cité et le vignoble du monastère d’une église locale. L’équipe scientifique émet même l’hypothèse que l’ensemble de ce garde-manger appartenait directement à l’institution ecclésiastique.

« L’utilisation des pithoi pour stocker des aliments liquides suggère que la ville était autosuffisante en viticulture et autres produits agricoles, » indiquent les auteurs, précisant que tout indique que « la structure religieuse de la ville était au centre de la vie sociale et économique. » Durant toute la période byzantine, Juliopolis a d’ailleurs accueilli le siège d’un évêque chrétien. Idéalement implantée sur la Route des pèlerins, un axe historique majeur reliant Iznik et Ankara, la cité menait une production agricole à l’échelle industrielle. La viticulture et la culture céréalière constituaient ainsi les piliers de son économie d’échange.

Céramiques de luxe et régime alimentaire privilégié

credit : lanature.ca (image IA)

Outre l’abondance agricole, les sous-sols de Juliopolis abritaient des trésors illustrant son rayonnement marchand. Lors des fouilles, les équipes ont découvert des céramiques de type sigillée claire africaine (African Red Slip Ware). Ces pièces luxueuses prouvent que la cité était pleinement intégrée au vaste réseau de commerce méditerranéen des biens de prestige, au même titre que les grandes villes situées dans et autour d’Ankara.

L’expertise artisanale locale ne faisait aucun doute. Les restes d’une fusaïole et d’une hache en fer figurent parmi les récentes trouvailles, attestant de la présence d’artisans hautement qualifiés travaillant au sein même de la ville. Les habitants de Juliopolis jouissaient d’un niveau de vie qui transparaît jusque dans leurs assiettes, un fait confirmé par des méthodes scientifiques de pointe.

Une analyse chimique effectuée sur des échantillons de cheveux provenant de la nécropole a livré des résultats étonnants. Les chercheurs y ont décelé des composés présents dans le vin rouge, ainsi que d’autres éléments associés à la menthe, au gingembre et à la pastèque. Ces traces biologiques fournissent la preuve que le régime alimentaire des habitants de Juliopolis égalait celui des populations résidant dans les cités de la classe supérieure de l’époque.

L’art du recyclage architectural face à l’histoire

credit : lanature.ca (image IA)

L’évolution de la cité s’est également traduite par une fascinante réappropriation de son propre passé. Les habitants de Juliopolis avaient pour habitude de réutiliser les vestiges de l’ère romaine, allant des colonnes de marbre aux autels, pour les adapter à leur nouveau statut sous la domination byzantine. « Une telle utilisation du matériel a pu résulter à la fois d’une nécessité économique et du désir d’éliminer les vestiges de l’ancien système de croyances, » expliquent les auteurs de l’étude.

L’un des exemples les plus raffinés de ce recyclage matériel a été retrouvé précisément dans le garde-manger : une anse en bronze en forme de dauphin. À l’origine, cette pièce d’apparat issue de l’époque romaine servait lors de cérémonies pour verser des offrandes liquides destinées aux dieux païens. Des siècles plus tard, elle a été reconvertie pour une tâche bien plus pragmatique, facilitant simplement le transfert de marchandises d’un récipient à un autre.

Le destin de cette bourgade démontre que les apparences trompent souvent l’œil des historiens. « Bien que Juliopolis soit décrite comme une petite ville sans particularité, sa situation géographique et sa fonction sur la route romaine principale lui ont permis de maintenir son importance à travers l’histoire, » concluent les auteurs. « La ville n’était pas simplement un poste militaire ou de transport, mais plutôt un centre important où les institutions religieuses organisaient la vie économique, où la production locale et l’artisanat étaient actifs, où des relations commerciales avec des régions lointaines étaient établies, et où une structure sociale complexe soutenait une vie urbaine avancée. »

Selon la source : popularmechanics.com

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