Une île découverte au large des Fidji semble artificielle et daterait d’il y a 1 200 ans
Auteur: Mathieu Gagnon
Une terre nouvelle émergeant des flots

La carte du monde n’a pas fini de dévoiler tous ses secrets géographiques. Une masse terrestre récemment identifiée au large de Culasawani, sur la côte nord de l’île de Vanua Levu aux Fidji, captive actuellement la communauté scientifique. Initialement attribuée à l’impact dévastateur d’un tsunami, cette île particulièrement dense en coquillages serait en réalité le fruit d’une activité humaine remontant à environ 1 200 ans.
Cette découverte trouve ses origines en 2017, lorsqu’une équipe menant une étude géoarchéologique de la côte de Vanua Levu est tombée par hasard sur une petite étendue de terre. Couvrant une superficie de 3 000 mètres carrés (32 291 pieds carrés), cette île basse est intimement encerclée par la mangrove. Un examen plus attentif a révélé une composition géologique singulière : cette masse continentale surélevée est presque intégralement constituée de restes de coquillages comestibles, finement mélangés à une argile sableuse.
Depuis cette première observation, deux équipes distinctes se sont rendues sur place pour approfondir les recherches. Leurs mesures indiquent que le point culminant de l’île s’élève à seulement 60 centimètres (24 pouces) au-dessus de la marée haute moyenne. Cette élévation modeste soulève une question fondamentale pour les chercheurs : comment cet amas coquillier géant a-t-il pu prendre la forme d’une île à part entière ?
L’hypothèse initiale de la vague destructrice

Pour comprendre la formation de cette structure, les scientifiques ont d’abord dû vérifier si les coquillages n’étaient présents qu’en surface. L’observation de la faune locale a apporté une réponse directe. « Ceux-ci n’étaient pas simplement à la surface, » expliquent les chercheurs dans leur article. « Dans de nombreux endroits, des crabes fouisseurs (Scylla serrata) avaient ramené des matériaux souterrains depuis des profondeurs de 30 à 50 cm [12 à 20 pouces] à la surface du sol, montrant que les restes de coquillages constituaient également l’essentiel de ceux-ci. »
Face à cette accumulation massive, plusieurs hypothèses ont émergé. La première, qui a longtemps eu les faveurs de la communauté, impliquait la mécanique des vagues. L’océan aurait tout simplement déposé les coquillages à cet endroit précis jusqu’à les faire poindre au-dessus de l’eau. Les datations au carbone ont apporté des éléments troublants semblant conforter l’idée d’un événement climatique cataclysmique.
« La concentration étroite des âges autour de 1190 cal BP (760 de notre ère) ± 99 peut indiquer que ce dépôt a été créé lorsqu’une grande vague (tsunami ?) a balayé la zone avec une grande force, » explique l’équipe. « Peut-être que cette vague a percuté un lit de coquillages, voire un ancien amas coquillier, sur le fond marin à l’ouest de l’île et l’a brisé, transportant les restes loin à l’intérieur des terres. »
Une origine humaine trahie par les fragments

La théorie du tsunami s’est pourtant heurtée à une observation tenace : la nature même des coquillages. La quasi-totalité des spécimens identifiés dans la zone appartient à des variétés comestibles. Cette sélection rigoureuse indique une tout autre piste. Les chercheurs estiment plus probable qu’un groupe de premiers colons ait transformé sur place d’énormes quantités de coquillages. Les déchets auraient été jetés au même endroit sur une période de quelques centaines d’années, une durée cohérente avec les résultats de la datation au carbone.
Lorsqu’une masse continentale est ainsi façonnée par des rejets de coquillages ou d’autres déchets quotidiens, comme des os d’animaux, on parle d’un amas coquillier. Les fouilles ont apporté un autre indice soutenant cette origine anthropique : des fragments de poterie ont été mis au jour directement sur le site. Cette présence atteste d’une activité humaine prolongée dans cet environnement isolé.
L’absence d’outils en pierre pourrait sembler contredire cette explication. Les scientifiques nuancent ce constat en soulignant que les populations de l’époque n’utilisaient pas nécessairement d’outils en pierre pour l’ouverture ou le traitement des coquillages. Le mystère de leurs techniques exactes de préparation reste entier, bien que la trace de leur alimentation soit monumentale.
L’architecture sur pilotis du Pacifique

La construction involontaire d’îles par l’homme s’inscrit dans un contexte régional bien documenté. De nombreux amas coquilliers insulaires ont été repérés autour des îles du Pacifique situées à de basses latitudes. Dans ces régions, les coquillages représentaient un pourcentage majeur du régime alimentaire des peuples anciens. La quantité de déchets accumulée était telle que ces populations construisaient parfois une île directement sous leurs propres pieds.
Les dynamiques géologiques ont favorisé ce processus. « Dans ces îles du Pacifique occidental autour desquelles le niveau de la mer a baissé pendant la période de leur (premier) peuplement humain, la consommation à long terme de coquillages et le rejet de leurs restes non comestibles ont parfois conduit à l’émergence de terres denses en coquillages propices à l’habitation humaine, » explique l’équipe.
L’évolution des habitats s’est adaptée à ces changements structurels. « Dans plusieurs sites côtiers de la première période de cette région, les premiers établissements se trouvaient sur des plates-formes sur pilotis construites sur des platiers côtiers/récifaux peu profonds sous l’eau à marée haute. À mesure que les amas coquilliers s’accumulaient sur le fond marin et que le niveau de la mer baissait, les établissements sur plates-formes sur pilotis ont été remplacés par des établissements terrestres, vraisemblablement en raison de l’émergence de terres in situ. »
Les mémoires orales à la rescousse de la science
Bien que l’équipe privilégie l’explication d’un dépôt humain, elle n’écarte pas définitivement l’hypothèse d’une formation naturelle. Des enquêtes plus lointaines sont programmées pour rechercher les éventuelles traces d’un tsunami. Cette démarche inclut l’exploration des alentours afin d’identifier d’autres dépôts similaires qui pourraient témoigner du passage d’une vague géante.
L’approche scientifique intègre une dimension sociologique primordiale : le recueil de témoignages auprès des habitants locaux. Les chercheurs prévoient de vérifier s’ils possèdent des récits relatant d’anciennes grandes vagues dans la région. Des études antérieures ont démontré que la mémoire des événements extrêmes peut traverser les siècles grâce aux traditions orales, perdurant parfois sur plus de 2 000 ans.
Si les futurs travaux valident la nature anthropique de l’île de Culasawani, il s’agira du tout premier amas coquillier de ce type découvert dans le Pacifique Sud à l’ouest de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. L’existence d’une île littéralement fabriquée à partir d’anciens emballages de fruits de mer ouvrirait un nouveau chapitre dans la compréhension des migrations humaines. L’étude complète détaillant ces observations est publiée dans la revue spécialisée Geoarchaeology.
Selon la source : iflscience.com