Un flacon à maquillage découvert à York révèle la présence possible d’un soldat égyptien dans la Bretagne romaine
Auteur: Mathieu Gagnon
Une énigme archéologique enfouie pendant des décennies

Dans l’imaginaire collectif, les anciens Égyptiens sont fréquemment représentés portant un épais trait d’eyeliner noir, une substance cosmétique connue sous le nom de khôl. Historiquement, ce maquillage était soigneusement conservé dans de petits récipients spécifiques. La présence de ces artefacts est très commune à travers l’Égypte et le Soudan, une région autrefois appelée Nubie, mais leur découverte au-delà de ces frontières géographiques reste exceptionnellement rare.
Pourtant, le sol de la ville de York, en Angleterre, abritait un tel objet. Entre 1983 et 1984, des fouilles menées par le York Archaeological Trust aux numéros 24 à 30 de Tanner Row ont permis d’excaver un modeste flacon en verre datant de la fin du deuxième siècle de notre ère. Pendant de nombreuses années, la véritable nature de cet artefact est passée inaperçue parmi les multiples vestiges romains de la région.
L’importance de ce récipient n’a été mise en lumière que plusieurs décennies plus tard, grâce aux travaux du Dr Hillary Cool, membre des Barbican Research Associates. C’est en rangeant ses archives que la chercheuse a remarqué la ressemblance troublante entre cette fiole en verre et une bouteille de khôl égyptienne. Comme le détaille une récente étude publiée dans la revue scientifique Britannia, cette identification fait de cet objet la première et unique bouteille de khôl découverte en Bretagne romaine à ce jour.
Les caractéristiques physiques d’une fiole atypique

Le flacon exhumé à York se distingue nettement des assemblages de verre romano-britanniques traditionnels. L’objet présente une teinte bleu-vert, caractérisée par une épaisse iridescence argentée et des taches d’altération sombres. L’hypothèse selon laquelle cet aspect particulier résulterait des conditions de conservation a été rapidement écartée, car la majorité des autres fragments de verre trouvés sur le site conservaient une coloration normale.
L’idée que le récipient puisse être le résultat d’un travail artisanal médiocre a également été rejetée par le Dr Cool. La chercheuse affirme n’avoir jamais « rencontré ce niveau d’incompétence dans aucun autre récipient. » La bouteille diffère fondamentalement de la plupart des autres contenants romains de l’époque, qui présentaient généralement des parois plus fines et un creux intérieur épousant fidèlement la forme extérieure de l’objet.
L’explication la plus plausible s’est trouvée en observant les techniques de production de verre égyptien au cours du premier et du deuxième siècle de notre ère. À cette époque, les artisans égyptiens fabriquaient deux types distincts de bouteilles : l’une dont le creux intérieur reflétait la forme extérieure, et une autre dotée d’une cavité interne strictement cylindrique, identique à celle de la fiole de York. Cette forme spécifique était particulièrement adaptée pour les bouteilles de khôl, car elle permettait de stocker la poudre et de l’extraire facilement à l’aide d’un bâtonnet applicateur.
Un contexte de découverte lié à l’armée romaine

Les analyses archéologiques du site de Tanner Row ont révélé que cet emplacement servait de dépotoir à la fin du deuxième siècle. Cette localisation géographique et temporelle offre un contexte crucial pour comprendre l’origine du flacon et le type de population qui transitait par cette zone spécifique de la ville.
« À la fin du deuxième siècle, la zone située de l’autre côté de la rivière par rapport à la forteresse légionnaire commençait à se développer comme un centre civil important, » explique le Dr Cool. « Il semble probable que c’était un endroit où les déchets de la légion étaient déversés. » Cette connexion directe avec l’activité militaire romaine établit un premier lien avec les mouvements de troupes de l’Empire.
Ce type de découverte dans un contexte militaire trouve un écho direct en Égypte. Des bouteilles de khôl similaires ont été mises au jour dans divers sites militaires égyptiens, notamment à Umm Balad, datant du deuxième siècle de notre ère, et à Didymoi, datant de l’an 90 après J.-C. Les archéologues ont également trouvé ces récipients en grande quantité dans des décharges anciennes, comme au fort Wadi Abu Ma’amel, où 36 contenants à khôl du deuxième siècle ont été récupérés.
Rejet des hypothèses commerciales et touristiques

Face à la singularité de cet objet en Grande-Bretagne, plusieurs hypothèses ont été envisagées puis écartées, à commencer par celle d’un bien d’exportation. La taille très réduite de la bouteille la rendait inadaptée pour servir de contenant à parfum. « Ce n’était pas quelque chose qui était largement commercialisé au-delà de l’Égypte et du Soudan — si c’était le cas, nous trouverions les récipients beaucoup plus fréquemment, » précise le Dr Cool.
La piste du souvenir rapporté par un voyageur antique a subi le même traitement analytique. Le chercheur souligne que les habitudes de voyage n’expliquent pas cette présence isolée : « Si les touristes en Égypte décidaient qu’ils voulaient de l’eyeliner au khôl en n’importe quelle quantité, nous pourrions nous attendre à trouver les récipients très distinctifs plus souvent. » L’objet n’était pas non plus destiné à contenir une autre substance que son usage premier.
En éliminant le commerce et le tourisme, le Dr Cool s’est penchée sur les restrictions géographiques liées à l’usage du khôl et a conclu que la découverte « pourrait avoir des implications ethnographiques. » L’utilisation de ce produit cosmétique était presque exclusivement limitée à l’Égypte et au Soudan, démontrant une très faible demande à l’extérieur de ces territoires. Le khôl reflétait une préférence régionale forte, comparable à la façon dont les ensembles de maquillage à pilon et mortier trouvés en Grande-Bretagne indiquaient des coutumes locales et se retrouvaient rarement dans d’autres contextes archéologiques.
Des liens inattendus entre la Bretagne romaine et l’Égypte

L’étude archéologique montre que la ville de York, ainsi que d’autres régions romano-britanniques environnantes, entretenaient divers liens avec l’Égypte à cette période. Un exemple marquant est celui du commandant Claudius Hieronymianus, qui a fait ériger à York un temple dédié à Sérapis, une divinité gréco-égyptienne. Plus au sud, dans la ville de Leicester, les chercheurs ont découvert une boîte en ivoire gravée à l’effigie du dieu Anubis, une figure particulièrement appréciée par les soldats romains stationnés en Égypte. Ce même site a livré des sceaux militaires, dont l’un appartenait à une unité originaire d’Égypte.
L’accumulation de ces preuves matérielles renforce l’idée de connexions directes entre ces territoires éloignés de l’Empire. Le Dr Cool estime que la bouteille de khôl trouvée à York a probablement été apportée comme effet personnel par un soldat. Cet individu pouvait être d’origine égyptienne, ou bien avoir passé un temps considérable en Égypte, finissant par en adopter certaines coutumes locales, y compris l’utilisation quotidienne de maquillage au khôl.
Bien qu’aucune étude future ne soit prévue pour cette bouteille en verre en particulier, les recherches en cours sur d’autres récipients romains et leurs contenus pourraient continuer à révéler les habitudes personnelles et les identités culturelles des populations vivant aux confins de l’Empire romain. Cette découverte invite à reconsidérer l’image traditionnelle que l’on se fait des légionnaires antiques. Comme le souligne l’étude : « Après tout, porter de l’eyeliner n’est pas une habitude normalement associée à l’armée romaine. » L’intégralité des recherches de H.E.M. Cool, intitulées « An Egyptian at York? », est consultable via la référence suivante : DOI: 10.1017/s0068113x26100737.
Selon la source : phys.org