L’apocalypse du chiffrement quantique est beaucoup plus proche que vous ne l’imaginiez
Auteur: Mathieu Gagnon
Les immenses capacités et les risques de l’informatique quantique

L’informatique quantique annonce une ère de transformations technologiques sans précédent. Les qubits, qui constituent la version quantique des bits classiques, possèdent la capacité potentielle de résoudre des problèmes d’une immense complexité. Les ordinateurs d’aujourd’hui ne pourraient jamais espérer s’attaquer à de tels calculs. Cette puissance inédite repose sur l’exploitation des propriétés de la mécanique quantique, spécifiquement la superposition et l’intrication.
Cette force de calcul colossale s’accompagne d’immenses responsabilités et de risques pour la sécurité mondiale. Ces technologies quantiques détiennent la dangereuse capacité de briser les schémas cryptographiques classiques qui garantissent la protection de nos vies en ligne. Parmi les systèmes menacés figurent la cryptographie sur les courbes elliptiques (ECC), qui sert de colonne vertébrale aux cryptomonnaies telles que le bitcoin, ainsi que le RSA 2048 bits, l’un des plus anciens cryptosystèmes à clé publique.
Une révision drastique des estimations de piratage

Jusqu’à une date relativement récente, les chercheurs estimaient que les ordinateurs quantiques auraient probablement besoin d’au moins 20 millions de qubits pour parvenir à percer ces types de cryptosystèmes. Les ordinateurs quantiques actuels ne possèdent pas suffisamment de qubits pour fissurer ces méthodes de chiffrement classiques. Cependant, une multitude de nouvelles recherches suggère que le seuil critique pour accomplir une telle brèche pourrait exiger un nombre de qubits drastiquement inférieur aux estimations précédentes.
Une nouvelle étude menée par des chercheurs de Caltech a considérablement revu ces chiffres à la baisse, atteignant un seuil d’à peine 10 000 qubits. Ce document, téléchargé sur le serveur de prépublications arXiv, indique qu’une apocalypse du chiffrement est probablement plus proche que nous le pensions. Actuellement, aucun ordinateur quantique n’approche ce nombre, la plupart des modèles commerciaux plafonnant autour de 1 000 qubits au maximum. L’institut Caltech a récemment révélé fin 2025 sa matrice de 6 100 qubits, marquant une étape technique majeure.
La révolution de la correction d’erreurs et des pinces optiques

Au cœur de cette percée se trouve une nouvelle architecture de correction d’erreurs quantiques, nettement plus efficace que ce qui était possible dans les machines antérieures. Le problème inhérent aux qubits réside dans leur propension à être défaillants, en grande partie à cause du bruit thermique ou de la décohérence. L’ajout de qubits supplémentaires et une construction minutieuse permettent de corriger ces échecs quantiques pour rendre finalement les machines « tolérantes aux pannes ».
Dans la matrice de 6 100 qubits atomiques, les scientifiques de Caltech ont utilisé des faisceaux laser appelés « pinces optiques » pour arranger les qubits avec précision, améliorant ainsi l’intrication. Selon le média Ars Technica, l’avantage de cet arrangement est que chaque qubit participe à des « communications non locales », ce qui signifie que tous les qubits physiques peuvent interagir avec tous les autres qubits.
« Contrairement à d’autres plateformes d’informatique quantique, les qubits d’atomes neutres peuvent être directement connectés sur de grandes distances, » a déclaré Manuel Endres, co-auteur de l’article de Caltech, dans un communiqué de presse. « Des pinces optiques peuvent transporter un atome à l’autre bout de la matrice et l’intriquer directement avec un autre atome. »
Des délais et des chiffres qui redéfinissent la sécurité

Les chercheurs ont estimé qu’un ordinateur quantique doté de cette nouvelle architecture ne nécessiterait que 9 998 qubits pour pirater l’ECC en 1 000 jours. Ce chiffre passe à seulement 26 000 qubits pour accomplir la même tâche en une seule journée. En ce qui concerne le RSA-2048, la machine aurait besoin d’environ 100 000 qubits et d’approximativement 10 jours de calculs. Un autre article publié par Google un peu plus tôt cette semaine a estimé que 500 000 qubits pourraient rendre les techniques de chiffrement modernes obsolètes en l’espace de quelques minutes.
Toutes ces méthodes exigent des ordinateurs quantiques dotés d’un nombre de qubits dépassant largement ce qui est techniquement réalisable aujourd’hui. Ces estimations représentent néanmoins des réductions drastiques par rapport aux nombreux millions que les chercheurs croyaient auparavant nécessaires.
« J’ai toujours considéré que la recherche théorique sur l’utilité des algorithmes quantiques à grande échelle ne présenterait d’intérêt que dans un avenir lointain, » a expliqué Hsin-Yuan, co-auteur de l’étude de Caltech et directeur technique d’Oratomic, une start-up spécialisée dans l’informatique quantique, dans un communiqué de presse. « Notre nouvelle étude m’a fait réaliser qu’ils pourraient se concrétiser dans les prochaines années. »
Vers une nouvelle course aux armements cryptographiques

L’arrivée éventuelle de ces ordinateurs quantiques surpuissants ne signifie pas pour autant que l’infrastructure de sécurité numérique mondiale se retrouvera soudainement à la merci d’un groupe obscur de pirates informatiques quantiques. Les chercheurs étudient simultanément des moyens de développer une cryptographie quantique capable de déjouer même les ordinateurs quantiques les plus avancés.
Pendant des décennies, la course aux armements en matière de cryptographie quantique est restée purement théorique. La trajectoire de ces récents travaux montre que cette compétition technologique pourrait devenir très, très réelle au cours des prochaines années, poussant les experts à repenser entièrement la protection des données globales.
Selon la source : popularmechanics.com