Des scientifiques pensaient cette famille de rongeurs éteinte depuis 11 millions d’années… jusqu’à sa redécouverte dans la jungle
Auteur: Mathieu Gagnon
Une découverte qui défie le temps

En 2005, la description d’une nouvelle famille, d’un nouveau genre et d’une nouvelle espèce de rongeur voit le jour dans la littérature scientifique. Si la découverte se révèle particulièrement adorable dans le domaine de la recherche sur les écureuils, elle ne semble pas d’emblée mériter un prix Pulitzer de la science.
L’histoire qui découle de cette observation va pourtant prendre une tournure inattendue et modifier la compréhension de cette branche animale. Ce petit spécimen fuyant, aux allures de rat, appartient en réalité à une famille de rongeurs que la communauté paléontologique pensait tombée dans l’extinction depuis environ 11 millions d’années.
Cette réapparition soudaine illustre la complexité des écosystèmes forestiers et leur capacité à dissimuler de profonds mystères, défiant directement les chronologies établies par de nombreux spécialistes.
Les premiers indices sur les marchés laotiens

Les premiers indices de cette énigme zoologique émergent au cours de l’année 1996. Le biologiste Robert Timmins arpente alors le marché de Thakhek, situé dans la province de Khammouan, dans le sud du Laos. Au milieu des étals, il remarque des rongeurs inhabituels vendus comme viande de consommation par les commerçants locaux.
Deux ans plus tard, en 1998, de nouvelles preuves apparaissent pour étoffer le dossier. Les villageois du district de Thakhek fournissent des crânes et des photographies aux chercheurs, tandis que des fragments de mâchoire supplémentaires sont récupérés dans des excréments de hibou au cœur d’un réseau de grottes laotiennes. Un troisième spécimen est ensuite aperçu entre les mains d’un jeune garçon sur le bord d’une route, toujours dans la région de Thakhek.
L’ensemble de ces restes prend la direction du Musée d’histoire naturelle de Londres. Sur place, les experts examinent les ossements et finissent par les attribuer à une créature classée comme une espèce totalement inconnue : le rat de roche laotien (Laonastes aenigmamus). Face à ses caractéristiques très éloignées de tous les rongeurs vivants répertoriés, les chercheurs suggèrent à l’époque la création d’une nouvelle famille taxonomique pour l’accueillir.
Le retour de la famille Diatomyidae

La trajectoire de l’étude prend une direction singulière lorsqu’une autre équipe de scientifiques décide de fouiller dans les collections historiques de fossiles. Leur analyse révèle que la forme très inhabituelle du crâne de ce rongeur présente une ressemblance troublante avec des fossiles datant du début de l’Oligocène jusqu’à la fin du Miocène. Ces restes anciens avaient été mis au jour sur différents sites paléontologiques répartis entre le Pakistan, l’Inde, la Thaïlande, la Chine et le Japon.
Les conclusions de cette vaste investigation aboutissent à une publication détaillée dans la revue Science en 2006. Le document affirme que le rat de roche laotien n’est autre que l’unique survivant d’un groupe ancien de rongeurs éteints il y a 11 millions d’années : les Diatomyidae.
Dans leurs travaux, les auteurs soulignent que l’animal constitue un « exemple particulièrement frappant de l’effet Lazare chez les mammifères récents ». Ce phénomène rare, souvent rattaché à l’expression de fossile vivant, désigne une situation où une espèce disparaît totalement des registres fossiles avant de réapparaître bien plus tard, que ce soit sous la forme d’un individu vivant ou au sein de sédiments plus récents.
À la recherche d’un spécimen vivant

Peu de temps après la parution de l’article de 2006, le chercheur David Redfield et le biologiste thaïlandais spécialisé dans la faune sauvage Uthai Treesucon organisent une expédition au Laos. Leur objectif consiste à filmer un spécimen vivant dans son milieu naturel afin d’apporter une preuve irréfutable de sa survie. Accompagnés de guides et de chasseurs locaux près de la frontière thaïlandaise, ils accumulent d’abord plusieurs tentatives infructueuses sur le terrain.
Leurs efforts finissent par aboutir lorsqu’ils parviennent à capturer des images et à enregistrer l’animal, avant de le relâcher sain et sauf dans son habitat rocailleux d’origine. Les documents rapportés permettent d’observer une créature dont l’apparence physique se situe à mi-chemin entre un écureuil et un rat.
Contre toute attente, l’espèce ne possède aucune adaptation anatomique pour l’escalade. Contrairement à ses cousins rongeurs plus athlétiques, le rat de roche laotien se dandine comme un canard. Sa démarche singulière le pousse à trottiner sur les affleurements calcaires plutôt qu’à grimper le long des lianes et des troncs d’arbres présents dans son environnement.
La force du savoir local face aux laboratoires

Le destin du rat de roche laotien met en lumière les leçons que la science moderne peut tirer des savoirs autochtones et des connaissances locales. L’histoire révèle un contraste saisissant dans la perception de cet animal selon les cultures, les zones géographiques et les milieux professionnels.
Pendant que des biologistes s’interrogeaient longuement sur des ossements dans des laboratoires lointains, les habitants du Laos côtoyaient cette créature avec la même familiarité que celle que l’on accorde à un simple rat d’égout dans d’autres régions du monde.
La résolution de ce mystère scientifique aurait pu s’accélérer drastiquement si des échanges avaient eu lieu plus tôt avec ce jeune garçon croisé au bord de la route. L’observation minutieuse du terrain par les populations qui y résident s’avère souvent incontournable pour faire avancer la recherche globale.
Selon la source : iflscience.com