Le changement de cap depuis l’automne 2022

La publication de l’ouvrage « Destination autonomie » par Éric Duhaime marque une étape inattendue dans le paysage politique québécois, au point d’être décrit comme le livre politique le plus surprenant de l’année. Ce texte dévoile une orientation ultra-autonomiste de la part du dirigeant politique. Cette direction tranche radicalement avec les positions qu’il affichait à l’automne 2022, une période durant laquelle ses priorités électorales semblaient bien différentes.
Il y a quelques années, la stratégie de son parti consistait à courtiser activement les électeurs anglophones de Montréal. L’une des promesses de cette campagne visait directement l’abrogation de la loi 96. Cette législation, adoptée en juin 2022 par la CAQ, constituait une réforme majeure de la Charte de la langue française. Lors de ses interventions devant des auditoires dans l’Ouest de l’île de Montréal, le lutrin du politicien arborait d’ailleurs un chiffre 96 distinctement barré.
La loi en question contenait une disposition de dérogation qui suscitait de vives réactions. Concernant ce point précis, Éric Duhaime affirmait alors : « L’utiliser ainsi est antidémocratique et comme chef d’un parti, je ne peux appuyer une telle violation des droits ». Malgré cette approche, les élections générales ne lui ont accordé aucun fauteuil au salon Bleu. Ses candidats ont toutefois obtenu des résultats notables dans certaines circonscriptions anglophones montréalaises, atteignant par exemple la deuxième position avec 22 % des suffrages dans D’Arcy-McGee.
L’évolution idéologique du Parti conservateur du Québec

L’inflexion autonomiste du Parti conservateur du Québec s’est véritablement amorcée à partir de l’année 2023. La formation a alors délaissé la vision du « Québec bilingue canadien » qui était défendue par l’ancien chef Adrien Pouliot. L’ouvrage « Destination autonomie » matérialise en quelque sorte l’aboutissement de cette longue démarche de redéfinition identitaire du mouvement politique.
Cette transformation rappelle la métamorphose opérée par la CAQ en 2015. À cette époque, la formation provinciale avait choisi d’abandonner son logo multicolore, souvent qualifié de « cacatoès », au profit d’un emblème bleu orné d’un fleurdelysé. Ce changement d’identité visuelle coïncidait avec l’adoption d’un document programmatique majeur intitulé « Un nouveau projet pour les nationalistes du Québec ».
Ce retour au bleu s’était avéré particulièrement fructueux pour François Legault lors des élections suivantes. Cette nouvelle orientation lui avait permis de séduire une frange d’électeurs souverainistes non pressés, traditionnellement attachés au PQ, ainsi que certains nationalistes considérés comme « mous » au sein des rangs du PLQ.
La conception et la profondeur du livre
L’ouvrage « Destination autonomie » incarne un véritable retour au bleu pour Éric Duhaime. Le dirigeant a manifestement compris la nécessité de se doter d’une vision forte du Québec afin de ratisser plus large auprès de l’électorat francophone. Ce virage stratégique s’effectue avec un niveau de préparation très approfondi, s’appuyant sur des bases documentaires solides.
Le résultat de ce travail est présenté comme un livre de haute volée, reposant sur une recherche touffue. L’investigation de fond a été menée par Guy Mathieu Leroux, un ancien membre de l’ADQ. Cette rigueur académique laisse plusieurs observateurs dubitatifs, car la réputation de l’auteur s’est bâtie différemment au fil des années.
Jusqu’à présent, Éric Duhaime avait habitué le public à des livres certes bien faits, mais s’apparentant davantage au style du pamphlet, abordant des sujets tels que la SAQ ou l’homosexualité. Il lui a d’ailleurs beaucoup été reproché dans les dernières années de critiquer beaucoup et de proposer peu, une perception à laquelle cet ouvrage tente de répondre frontalement.
Une perspective historique pancanadienne
Le livre « Destination autonomie » propose dans un premier temps un volet historique particulièrement détaillé. L’auteur y explore l’évolution de l’idée d’autonomie politique en remontant la chronologie depuis l’année 1867. Cette mise en contexte offre une base réflexive sur la structure même du pays depuis sa fondation.
L’analyse ne se limite pas aux seules frontières de la province francophone. Le texte examine les mouvements et les revendications autonomistes qui ont émergé dans plusieurs autres provinces canadiennes. Les territoires des Maritimes, de l’Alberta, de la Saskatchewan, de la Colombie-Britannique et de Terre-Neuve font l’objet d’un examen attentif.
Évidemment, une place prépondérante et centrale est accordée au Québec dans cette longue rétrospective historique. L’objectif de ce survol pancanadien est de démontrer que la volonté d’autonomie est un phénomène partagé, préparant ainsi le terrain pour les recommandations concrètes qui structurent la suite de l’ouvrage.
Les propositions phares et le constat politique

L’ouvrage s’éloigne des simples critiques pour livrer un contenu riche qui fourmille d’idées et de pistes stratégiques. L’objectif avoué est d’accentuer l’autonomie du Québec à l’intérieur de la « Confédération » canadienne, notamment en envisageant des alliances tactiques avec les autres provinces du pays. Ces propositions visent à restructurer le rapport de force actuel.
Le programme exposé est vaste : il suggère l’adoption d’une constitution propre au Québec et la création d’un Observatoire du « fédéralisme toxique ». Il propose l’adoption d’une loi René-Lévesque, garantissant que toutes les lois québécoises dérogeraient à la Charte fédérale pour laisser s’appliquer exclusivement la Charte québécoise. L’instauration d’une citoyenneté québécoise et l’adoption d’une charte pour l’autonomie des provinces viennent compléter ces recommandations majeures.
La lecture du texte met en lumière un ultime constat historique lié au rapport Allaire, publié en 1991 par les nationalistes du PLQ, qui avait conduit à la création de l’ADQ. Depuis cette date clé, la pensée et l’ambition fédéralistes semblent mortes chez les libéraux, mais également au sein de la CAQ, à l’exception notable d’une personnalité comme Simon Jolin-Barrette.
Selon la source : journaldequebec.com