Une statue romaine volée est restée 58 ans dans un musée américain, jusqu’à ce qu’un indice insolite révèle la vérité
Auteur: Mathieu Gagnon
Le long voyage d’une œuvre impériale

Le rapatriement d’antiquités exige des recherches complexes, une confrontation permanente avec les lourdeurs administratives et judiciaires, et parfois, un engagement physique insoupçonné. Ce processus, détaillé dans le cadre d’une collaboration avec le site Biography.com, démontre que les méthodes les plus rudimentaires peuvent résoudre des énigmes vieilles de plusieurs décennies. Dans cette affaire spécifique, l’expression « se salir les mains » a pris un sens littéral.
En 2025, une publication du média Türkiye Today a révélé la conclusion d’un long périple. Une statue de Marc Aurèle a été officiellement restituée à la Türkiye. Cet empereur romain est notamment connu pour ses Pensées pour moi-même, considérées comme l’un des textes philosophiques les plus étudiés de l’histoire. Cette restitution met fin à une longue saga dont les premiers actes remontent aux années 1960.
Le point de départ de ce vol se situe en 1967, lors d’une fouille illégale menée dans la ville de Boubon, au sud-ouest de la Türkiye. Les pilleurs ont arraché la sculpture en bronze de son emplacement, ne laissant derrière eux que le piédestal qui la soutenait. Dépourvue de sa tête, l’œuvre a ensuite changé de mains à plusieurs reprises. Elle a traversé l’océan, quittant l’Anatolie pour rejoindre les États-Unis, s’installant plus précisément dans l’Ohio pour être exposée au sein du Cleveland Museum of Art.
L’alerte d’une experte face aux acquisitions muséales

L’identification formelle de l’artefact a été initiée par Jale İnan. Cette chercheuse a été la première à alerter l’opinion publique sur l’origine de l’œuvre. Elle a rédigé un article affirmant que la statue exposée correspondait précisément à celle dérobée sur le site archéologique de Boubon.
La spécialiste en études muséales Elizabeth Marlowe a apporté un éclairage supplémentaire lors d’un entretien accordé au site Hyperallergic. Elle a précisé que « ce sont les publications [d’İnan], à partir de 1979, qui ont lié les vols à Boubon aux statues qui circulaient sur le marché américain, y compris cette statue du Philosophe, ». La chercheuse a souligné une certaine frilosité du milieu de l’art, indiquant que « pendant les 19 années où la statue était sur le marché […] mais il y a une raison pour laquelle aucun de ces autres musées n’avait été prêt à risquer de l’acheter » avant son acquisition par l’institution de Cleveland.
Face à ces accusations, le Cleveland Museum of Art a maintenu sa position pendant de longues années. Lors de la dernière exposition de la statue, le musée avait fait graver une plaque explicative pour justifier sa provenance. Le texte indiquait que l’œuvre « avait été exposée publiquement dans plusieurs autres institutions aux États-Unis, le vendeur prétendait en être le propriétaire légitime, et l’histoire moderne rapportée de la sculpture répondait aux normes d’acquisition du CMA. »
L’offensive judiciaire internationale

La publication d’articles universitaires ne constitue pas une preuve irréfutable aux yeux de la loi. Les simples requêtes gouvernementales visant à obtenir une restitution, dont certaines remontent à au moins 2012, s’avèrent souvent insuffisantes pour contraindre une institution muséale à coopérer.
Le dossier a pris une nouvelle envergure avec l’intervention conjointe de deux instances américaines : le bureau du procureur de Manhattan et les services d’enquêtes du département de la Sécurité intérieure des États-Unis. En 2021, ces organismes ont lancé une vaste investigation en partenariat avec le ministère de la Culture et du Tourisme de la Türkiye. L’objectif était de récupérer les différents artefacts soustraits à Boubon, parmi lesquels figurait la représentation de Marc Aurèle.
La collecte des éléments à charge a nécessité un travail méticuleux, détaillé par Türkiye Today. Le média explique : « Grâce à des recherches archivistiques approfondies, aux témoignages du pillage de 1967 et aux comparaisons précises entre les mesures du pied de la statue et sa base d’origine dans la structure du Sebasteion de Boubon, ». L’article conclut sur la solidité du dossier : « […] l’équipe a rassemblé des preuves solides. La découverte de modèles de sandales similaires lors de fouilles à proximité, à Kybra, a renforcé la revendication de la Türkiye. »
Des ongles et du silicone : l’épreuve de la science

L’accumulation de ces éléments n’a pas immédiatement mis fin au litige. En 2023, la Cour suprême de New York a autorisé la saisie de la statue. Le Cleveland Museum of Art a contesté cette décision, s’opposant frontalement aux revendications du ministère de la Culture et du Tourisme. Pour trancher, les arguments académiques devaient laisser place à une démonstration matérielle. L’expertise impliquait « des tests géochimiques menés au Centre d’Archéométrie Curt Engelhorn en Allemagne. »
La procédure nécessitait le prélèvement d’échantillons de terre directement sur l’artefact antique. Alors que l’on aurait pu s’attendre à l’utilisation d’équipements technologiques de pointe, l’opération s’est déroulée de manière rudimentaire. Zeynep Boz, chef du département de lutte contre la contrebande, a décrit l’utilisation de l’outil le plus primitif de l’humanité : « C’était un moment où nous devions nous fier à l’instinct. Nous avons creusé avec nos ongles pour extraire la terre. »
Les résultats de cette méthode inattendue se sont révélés concluants. Türkiye Today rapporte l’issue de l’analyse : « Les tests en laboratoire ont confirmé que la terre à l’intérieur de la statue de Marc Aurèle correspondait à celle trouvée dans une autre statue saisie en 1967 et maintenant abritée au Musée de Burdur, ».
Ce grattage d’ongle n’était pas l’unique méthode surprenante employée pour satisfaire toutes les parties impliquées. Les enquêteurs ont eu recours à une approche digne du conte de Cendrillon. Des experts du ministère ont réalisé un moule en silicone du pied de la statue en bronze. Ils ont transporté cette empreinte jusqu’au site de Boubon pour vérifier si elle s’emboîtait parfaitement avec le socle originel supposé. L’ajustement a confirmé leurs soupçons : le pied épousait la base de pierre au millimètre près.
La reddition de l’institution et le retour au pays

Le dénouement de cette longue procédure s’est produit le jour de la Saint-Valentin 2025. Les services du procureur de Manhattan, Alvin L. Bragg, Jr., ont annoncé que le Cleveland Museum of Art retirait son action en justice et acceptait officiellement de rendre la statue. À cette occasion, Alvin L. Bragg, Jr. a déclaré que cette résolution « illustre la façon dont nous pouvons travailler ensemble pour garantir que les antiquités pillées soient en la possession de [leurs] propriétaires légitimes. »
Le communiqué de presse diffusé par le bureau du procureur a apporté des précisions sur l’ampleur de l’opération globale. Il y était consigné que l’œuvre représentait l’un des 15 artefacts provenant de Boubon et saisis par l’unité de lutte contre le trafic d’antiquités. L’ensemble de ces objets historiques a été « collectivement évalués à près de 80 millions de dollars. »
Aujourd’hui, l’effigie de Marc Aurèle a achevé son voyage pour retrouver son sol natal. Le ministère turc a qualifié la clôture de ce dossier de manière univoque : un rapatriement considéré comme « une étape importante dans la lutte du pays contre le trafic de biens culturels. »
Selon la source : popularmechanics.com