Une scène inquiétante découverte derrière la clôture noire cachant le bassin du National Mall
Auteur: Simon Kabbaj
Un chantier inédit au cœur du National Mall

En cette matinée du mois de mai 2026, les promeneurs qui se dirigent vers le Lincoln Memorial découvrent un paysage inattendu au cœur du National Mall. La longue étendue d’eau qui définit cette perspective depuis plus d’un siècle est entièrement asséchée. Des clôtures noires bordent désormais les allées, tandis que des ouvriers équipés de casques de chantier s’affairent dans une cuvette en béton à sec. Le panorama familier, photographié par des millions de visiteurs qui s’y sont recueillis ou rassemblés, a temporairement disparu.
Le bassin s’étire sur environ 2 029 pieds linéaires (environ 618 mètres). Sa profondeur, mesurant environ 18 pouces sur les bords et atteignant jusqu’à 30 pouces en son centre, permet de créer une surface parfaitement calme lorsque le vent tombe. L’architecte Henry Bacon a conçu ce projet comme son ultime œuvre avant son décès en 1924. Lors de son ouverture en 1923, le fond de l’ouvrage était simplement revêtu d’asphalte et de carrelage. L’objectif initial d’Henry Bacon était de créer un miroir reliant la terre, l’eau et la pierre en un panorama unifié, et non une surface destinée à être regardée pour elle-même.
Cette philosophie de conception s’est poursuivie lors de la reconstruction menée en 2012 par le National Park Service (NPS), l’agence fédérale chargée de la gestion des parcs, des monuments et des propriétés historiques. Le nouveau fond avait alors été teinté en gris neutre pour optimiser sa capacité de réflexion. Le rapport de 1999 du National Park Service sur le paysage culturel des abords du Lincoln Memorial souligne d’ailleurs que « la couleur sombre du carrelage créait l’illusion d’une plus grande profondeur et d’une réflexion plus profonde ».
L’histoire d’un miroir et les choix de la présidence

Au fil des décennies, le bassin a reflété le ciel, le Washington Monument et le Lincoln Memorial, mais aussi l’histoire de la nation. Le dimanche de Pâques, le 9 avril 1939, la cantatrice Marian Anderson y a chanté depuis les marches du Lincoln Memorial devant une foule de 75 000 personnes, après s’être vu refuser l’accès au Constitution Hall par les Filles de la Révolution américaine. Le 28 août 1963, la Marche sur Washington s’y est déroulée, culminant avec le révérend Martin Luther King Jr. prononçant son célèbre discours « I Have a Dream ». Plus récemment, en 2021, des lumières ont tracé le contour de l’ouvrage pour rendre hommage aux vies perdues lors de la pandémie de COVID-19.
Aujourd’hui, l’intervention en cours derrière les clôtures noires dépasse le cadre d’un simple entretien. Le bassin n’est pas restauré dans son aspect d’origine, mais peint dans une teinte vive que le président Trump a qualifiée de « bleu drapeau américain ». Lors d’un événement dans le Bureau ovale consacré à la santé, il a précisé avoir choisi cette couleur lui-même, après avoir été dissuadé d’opter pour un turquoise des Caraïbes. Il a également affirmé avoir piloté la refonte en demandant à des entrepreneurs de sa connaissance « un bon prix ».
Le 23 avril, lors de l’annonce officielle de ce projet, le président Trump a justifié cette décision en déclarant : « Dans quelques semaines, nous allons avoir le plus beau bassin réfléchissant entre le Washington Monument et le Lincoln Memorial que vous ayez jamais vu ». Il a ajouté que ces travaux étaient indispensables car l’ouvrage « était crasseux, sale, et fuyait comme une passoire depuis de nombreuses années ».
L’attribution du contrat et la hausse des coûts

Selon un responsable du département de l’Intérieur, le bassin perd 16 millions de gallons d’eau chaque année. Pour remédier à ces fuites, ainsi qu’aux problèmes d’algues et de structure apparus depuis les années 1920, le ministère a attribué début avril un contrat de gré à gré à Atlantic Industrial Coatings, une entreprise basée en Virginie. La mission consiste à nettoyer, réparer et appliquer un revêtement imperméabilisant de qualité industrielle, qualifié d’étanche par l’administration. Cette société n’avait jamais obtenu de contrat fédéral auparavant et son expérience se concentre sur le revêtement de tuyaux, de ponceaux et de réservoirs de carburant, bien qu’elle ait déjà effectué des travaux sur la propriété de Donald Trump à Sterling, en Virginie, selon le New York Times.
Le calendrier exige une livraison avant les célébrations du 250e anniversaire des États-Unis (America 250), prévues le 4 juillet 2026. Des documents contractuels du département de l’Intérieur indiquent qu’un report pour organiser un appel d’offres concurrentiel aurait empêché le National Park Service de terminer les travaux à temps, affirmant qu’un tel délai « entraînerait un préjudice grave pour le Gouvernement ». C’est cet argument d’urgence qui justifie le contournement de la procédure habituelle, qui permet normalement à plusieurs fournisseurs de concourir pour garantir le bon usage des fonds publics.
L’aspect financier suscite également l’attention. Initialement estimé à environ 1,5 million de dollars par le président, le coût réel avoisine les 13,1 millions de dollars, selon ABC News et des registres fédéraux (NBC News a précisé ne pas avoir pu vérifier ce chiffre de manière indépendante). Le département de l’Intérieur a ajouté 6,2 millions de dollars à un contrat existant évalué à 6,9 millions de dollars. Ces fonds proviennent des frais d’entrée perçus auprès des visiteurs des parcs nationaux. En comparaison, lors du premier mandat de l’ancien président Barack Obama, 34 millions de dollars avaient été dépensés pour des réparations majeures du bassin, en suivant les processus d’examen fédéraux standards. Cette situation s’inscrit dans un schéma plus large : l’Eisenhower Executive Office Building, vieux de plus de 150 ans, fait lui aussi l’objet de litiges similaires concernant des travaux de peinture, des coûts en hausse et des poursuites liées à la préservation fédérale.
La bataille juridique pour la préservation historique

Face à ces modifications, The Cultural Landscape Foundation, une organisation à but non lucratif dédiée à la gestion éclairée des paysages historiques, a déposé une plainte auprès d’un juge fédéral pour interrompre les travaux. Le document soutient que « Le bassin gris foncé et achromatique n’était pas accessoire à la conception ». En s’appuyant sur le Registre national des lieux historiques et le rapport du National Park Service de 1999, l’association affirme que l’administration a contourné illégalement l’article 106 de la loi nationale sur la préservation historique de 1966, qui exige la consultation des parties prenantes avant toute refonte. Une violation de la loi nationale sur la politique environnementale (NEPA) est également invoquée.
Charles A. Birnbaum, président-directeur général de la fondation et plaignant dans cette affaire, insiste sur l’importance de la conception initiale qui « est fondamentale pour la connexion visuelle et spatiale solennelle et sacrée entre le Washington Monument et le Lincoln Memorial. » Il ajoute qu' »Un bassin teinté de bleu convient mieux à un complexe hôtelier ou à un parc à thème ». La plainte précise en outre : « La nouvelle coloration fera ressembler le bassin à une grande piscine plutôt qu’au paysage civique réfléchissant pour lequel il a été conçu, faussant l’expérience du site pour les millions de visiteurs qui s’y rendent chaque année. »
Le recours souligne l’absence totale de concertation, déclarant qu' »Aucune partie consultante n’a été notifiée, engagée ou n’a eu l’occasion de participer ». Il est également mentionné que « la dernière profanation du bassin réfléchissant fait partie d’un schéma … dans lequel cette Administration ignore délibérément les limites légales établies par le Congrès. » Le dossier a été confié au juge Carl Nichols, nommé par Donald Trump, qui a précédemment présidé des contestations liées à la restructuration de la fonction publique. Devant la volonté du président d’achever le projet d’ici deux semaines, le juge a sollicité l’avis des deux parties pour déterminer s’il doit organiser une audience d’urgence.
Conséquences visuelles et avenir d’un espace public

Sur le plan de l’apparence finale, le département de l’Intérieur maintient sa position. Un porte-parole a déclaré que la nouvelle couleur « améliorera l’expérience des visiteurs en faisant en sorte que le bassin reflète le grandiose Lincoln Memorial et le Washington Monument. » Cependant, les experts en préservation et les journalistes ayant échangé avec des ingénieurs sur le terrain se montrent plus sceptiques. Selon eux, le changement de couleur n’aura que peu d’impact visuel depuis un point de vue bas, comme les marches du Lincoln Memorial ou le mémorial de la Seconde Guerre mondiale situé à l’autre extrémité. La différence sera surtout frappante depuis un point de vue surélevé, tel qu’un avion ou le sommet du Washington Monument, où le bleu artificiel risque de paraître discordant au sein du National Mall.
Outre la peinture, les ouvriers procèdent à l’installation d’un « système de filtration à nanobulles d’ozone de pointe », présenté par le ministère comme une amélioration pour l’entretien à long terme. L’urgence demandée par la fondation s’explique par le fait qu’une fois la peinture bleue appliquée, toute tentative d’inversion deviendrait beaucoup plus complexe et onéreuse. Ce débat résonne avec la section « Read More : Trump’s D.C. Landmark Paint Controversy » (La controverse sur la peinture des monuments de Washington par Trump) qui accompagne les publications sur ce sujet.
À la mi-mai 2026, l’accès au bassin reste fermé au public en vue du 4 juillet de cette année. L’issue de ce dossier, qu’une ordonnance du tribunal vienne ou non bloquer le calendrier, soulève une question fondamentale sur l’autorité s’exerçant sur les espaces publics partagés. Le bassin ne représente pas la propriété d’une administration, mais celle des citoyens actuels et futurs, tandis que les documents du National Park Service confirment que le gris foncé relevait de l’histoire enregistrée, et non d’une simple préférence esthétique. Lorsque les clôtures seront retirées et que l’eau reviendra, le fond dévoilera une apparence très différente de tout ce qu’Henry Bacon avait pu imaginer.
Créé par des humains, assisté par IA.