À 88 ans, un Canadien reprend le travail afin de pouvoir financer les soins de santé de sa femme malade
Auteur: Simon Kabbaj
L’aube solitaire d’un mari dévoué

Chaque matin, dès 5 h 30, Walter Burch est déjà debout dans son appartement de Newmarket, en Ontario. À 88 ans, il entame sa journée dans le silence, préparant avec méthode son quotidien de proche aidant avant même que la lumière du jour ne pénètre les lieux. Il organise minutieusement les médicaments, anticipe l’arrivée d’un préposé aux soins personnels et aide sa femme à faire face à une série de complications médicales qui ont radicalement bouleversé leurs deux existences.
Lors d’un entretien téléphonique accordé à CTVNews.ca un mercredi, l’octogénaire a expliqué que l’organisation de ses matinées reste imprévisible. « Cela varie en fonction de la nuit précédente », a-t-il souligné. Les préposés aux soins appellent pour annoncer des heures d’arrivée estimées qui peuvent glisser de 8 h 15 à près de 11 heures. « Ma femme doit porter des bas de contention avant de pouvoir se déplacer. Si un préposé aux soins personnels n’arrive pas avant 11 heures, je ne peux pas la faire bouger avant 11 heures », a précisé Walter Burch.
L’état de santé de son épouse a connu une dégradation rapide. Diagnostiquée d’un cancer de l’ovaire au début de l’année 2025, elle a subi une hystérectomie suivie de traitements par radiothérapie. Quelques mois plus tard, elle a été victime d’un accident vasculaire cérébral. À cela s’est ajoutée une grave chute dans leur cuisine, provoquant un grave traumatisme crânien qui a nécessité une hospitalisation d’un mois entier. Face à cette succession d’épreuves, Walter Burch garde une posture pragmatique : « Je ressens l’émotion, mais dans la plupart des cas, je suis capable de la contrôler ».
Un retour contraint sur le marché du travail

Aujourd’hui, pour faire face à la situation, Walter Burch doit concilier son rôle de soignant avec un retour sur le marché du travail, une réalité qu’il n’aurait jamais imaginée à 88 ans. « Je ne pense pas que nous fassions du bon travail pour préparer les gens à cela », a-t-il observé. Quatre jours par semaine, il occupe un emploi dans un club de golf. Pendant ses heures de travail, une rotation de soignants veille sur sa femme jusqu’à son retour à domicile, aux alentours de 15 h 30.
Les autres jours, durant le week-end, son emploi du temps est rythmé par la cuisine, le ménage, la préparation des repas pour la semaine à venir et l’aide apportée à sa femme pour les tâches quotidiennes. Il s’efforce de maintenir une forme de normalité pour elle. « Si je peux amener ma femme jusqu’à la voiture, alors elle vient avec moi », a-t-il déclaré, ajoutant : « J’essaie de l’emmener chez le coiffeur une fois par semaine, juste pour qu’elle ait l’impression de participer d’une manière ou d’une autre ».
Placer son épouse dans une résidence avec assistance est une option inenvisageable pour lui, compte tenu des tarifs en vigueur. « Ils coûtent entre 7 000 et 10 000 dollars par mois, ce que je n’ai pas, car je me suis occupé de mon fils pendant si longtemps », a-t-il expliqué. Pendant 17 ans, le couple a en effet pris soin de son fils adoptif, atteint de la maladie de Huntington, jusqu’à son décès il y a neuf ans. « Au lieu d’être les années d’or, ce sont généralement les années de la timbale rouillée », a conclu Walter Burch.
Un rapport national chiffre l’épuisement des aidants

Le quotidien de Walter Burch reflète une réalité en pleine expansion pour de nombreux aidants à travers le Canada, qui tentent de maintenir un équilibre financier tout en soutenant des parents vieillissants, des conjoints, des enfants ou des proches en situation de handicap. Un rapport national publié ce mois-ci par le Centre canadien d’excellence pour les aidants révèle que 59 pour cent des proches aidants occupent un emploi tout en fournissant en moyenne 5,1 heures de soins non rémunérés chaque jour.
Les conclusions de cette étude, intitulée rapport 2026 Caring in Canada, indiquent que certains aidants sont contraints de travailler davantage pour compenser l’augmentation des coûts liés aux soins. Dix-sept pour cent des répondants ont déclaré avoir pris des heures de travail supplémentaires, 9 pour cent ont repoussé l’âge de leur retraite et 5 pour cent ont trouvé un deuxième emploi pour faire face aux dépenses. Le document, qui s’appuie sur les réponses de plus de 2 600 aidants et prestataires de soins à travers le pays, souligne que 49 pour cent des aidants subissent des difficultés financières et qu’une personne sur cinq dépense plus de 12 000 dollars par an de sa propre poche.
Parallèlement, plus d’un tiers des aidants actifs ont signalé une baisse de productivité, une perte de revenus ou des difficultés à équilibrer les exigences de leur emploi et celles des soins. Ce fardeau a des répercussions directes sur leur santé : 77 pour cent font état d’impacts négatifs sur leur bien-être, incluant le stress, la fatigue et l’épuisement professionnel. Sollicités par CTVNews.ca pour partager leurs expériences, plusieurs lecteurs ont témoigné. À Edmonton, Leslie Ann Pointer vit avec son père de 92 ans. Après six mois de chômage consécutifs à un licenciement, elle a retrouvé un emploi, mais les responsabilités d’aidante reposent entièrement sur elle, bien qu’elle ait trois frères résidant dans la même ville. « Je n’ai jamais de pause. Je n’ai jamais de temps pour moi », a-t-elle écrit dans son courriel, avant d’ajouter : « Je suis complètement perdue et mentalement à bout ».
Diagnostics foudroyants et soutien financier insuffisant
Pour certains couples, le basculement se fait de manière soudaine. En Alberta, Matt Friend et sa petite amie ont partagé douze années de vie commune avant que le diagnostic ne tombe en août dernier : la sclérose latérale amyotrophique (SLA) à forme bulbaire. Cette maladie à progression rapide lui a depuis ôté la capacité de manger, de parler et de se déplacer de manière indépendante. « Maintenant, elle a besoin de soins 24 heures sur 24 », a expliqué Matt Friend. Ses nuits sont interrompues deux à trois fois pour aider sa compagne à changer de position ou pour l’accompagner aux toilettes, tout en gérant l’épuisement émotionnel lié à l’observation de l’évolution de la maladie en temps réel.
Le couple bénéficie de 40 heures de soutien à domicile par semaine, mais la pression financière ne cesse de croître. L’emploi de Matt Friend dans le secteur de la construction nécessite souvent des déplacements de plusieurs semaines, une exigence devenue incompatible avec son rôle de proche aidant. Sa petite amie perçoit le soutien du programme de revenu assuré pour les personnes gravement handicapées (AISH) du gouvernement de l’Alberta, tandis que lui s’appuie sur l’assurance-emploi médicale. Malgré cela, ils ont dû recourir à des prêts et au financement participatif pour couvrir les factures et le matériel d’accessibilité. Matt Friend a souligné que l’une des réalités les plus difficiles a été d’apprendre qu’il ne pouvait pas être rémunéré en tant que proche aidant de sa petite amie par les Services de santé de l’Alberta.
En Ontario, à Haliburton, Louis et Tonia Van Hattum rencontrent des obstacles similaires. Ils s’occupent du père de Tonia, âgé de 90 ans, qui souffre d’insuffisance cardiaque et de problèmes de mobilité. Cette situation rend « difficile d’avancer » dans leur propre vie, ont-ils témoigné. « Nous aurions vraiment besoin d’aide », ont-ils affirmé, précisant : « Il semble que nous ayons beaucoup de dépenses supplémentaires à gérer car il n’a que peu ou pas de revenus ». Pour pallier ce manque, Louis, à 70 ans, continue d’accepter des petits boulots afin d’aider à couvrir les frais.
Vers une révision nécessaire des politiques publiques
Les données du récent rapport indiquent que seulement 13 pour cent des aidants ont reçu du soutien et des services au cours de l’année écoulée. Face à ce constat, le document préconise un renforcement des aides financières pour les proches aidants. Les recommandations incluent l’élargissement des crédits d’impôt et des prestations pour personnes handicapées, la mise en place de programmes de congés payés, ainsi qu’une rémunération directe pour les membres de la famille fournissant des soins non rémunérés importants.
Le rapport suggère également d’améliorer l’accès aux services de soins à domicile et aux soins de répit, avec une attention particulière pour les personnes âgées et les populations vivant dans les communautés rurales, où le soutien peut s’avérer incohérent ou difficile d’accès. Les experts soulignent le besoin de services plus flexibles et fiables, permettant aux aidants de conserver leur emploi, de gérer leur propre santé et d’éviter l’épuisement professionnel, notamment grâce à des conseils gratuits et des soutiens en santé mentale.
Les chercheurs à l’origine de cette étude affirment que le rôle des proches aidants doit être considéré comme un enjeu social et économique majeur, nécessitant une politique publique globale à l’échelle du Canada. De son côté, malgré la pression financière et émotionnelle qu’il subit, Walter Burch conserve une attitude sereine, qu’il attribue à sa foi et à son réseau de soutien. Il reste cependant convaincu que le gouvernement et les communautés sous-estiment encore grandement les réalités auxquelles sont confrontés les proches aidants chaque jour.
Créé par des humains, assisté par IA.