Il a suffi d’un seul email : comment Trump a exempté 180 pollueurs des règles sur l’air pur
Auteur: Simon Kabbaj
Une demande informelle aux conséquences historiques

Le message arrivé dans la boîte de réception de l’EPA au printemps de l’année 2025 n’était ni un dossier juridique, ni une demande formelle, ni une évaluation détaillée de l’impact environnemental. Il s’agissait d’une simple prise de contact. « Bonjour, je suis une entreprise gazière à la recherche d’une exemption. Comment dois-je commencer ? » a écrit un homme d’affaires dans un e-mail adressé à l’agence. L’auteur de ce message n’était pas le seul à s’interroger sur la marche à suivre.
Partout à travers le pays, les dirigeants de centrales à charbon, d’usines chimiques et de raffineries de pétrole avaient été informés, avec un préavis de quelques semaines seulement, qu’ils pouvaient demander une dispense présidentielle les affranchissant des exigences fondamentales du Clean Air Act. Il leur suffisait d’en faire la demande.
Ce qui a suivi constitue l’un des reculs environnementaux les plus importants de l’histoire moderne des États-Unis. Ce changement ne s’est pas opéré par un acte du Congrès, ni par un processus réglementaire formel, ni par une procédure offrant au public la possibilité de réagir. Tout s’est déroulé par le biais d’une boîte de réception électronique.
La mécanique légale : l’activation d’une disposition en sommeil

L’administration a mis en place une boîte aux lettres électronique pour permettre aux acteurs réglementés de demander une exemption présidentielle dans le cadre du Clean Air Act, couvrant une série de règles de l’ère Biden. L’administration a décrit cette initiative, selon les mots de l’administrateur de l’EPA Lee Zeldin, comme « le plus grand jour de la déréglementation », avec la promesse de démanteler 31 protections distinctes du Clean Air Act. Pour les millions de personnes vivant à proximité des installations exemptées, cette expression racontait une toute autre histoire.
Le président Trump a exploité une disposition très strictement définie du Clean Air Act, la section 112(i)(4), qui permet au président d’accorder des exemptions aux réglementations sur les substances toxiques dans l’air dans des circonstances très limitées, spécifiquement lorsque la technologie pour appliquer la norme est « non disponible » et lorsqu’une exemption est dans l’intérêt de la sécurité nationale des États-Unis. Cette disposition était restée inutilisée pendant 55 ans et était destinée à de véritables urgences de sécurité nationale où les contrôles de pollution sont véritablement indisponibles.
Rien qu’en 2025, le président Trump a invoqué cette autorité à 7 reprises. Selon le NRDC, qui conteste les exemptions illégales de l’administration Trump concernant environ un tiers des centrales électriques au charbon du pays par rapport aux normes MATS (Mercury and Air Toxics Standards) de 2024, aucune des proclamations présidentielles ne fournit de base technologique ou de sécurité nationale légitime et significative.
Le Clean Air Act autorise le président à exempter les sources fixes de pollution de l’air du respect de toute norme au titre de la section 112 pour une durée maximale de deux ans, avec la possibilité de prolonger cette période de deux années supplémentaires. Cette possibilité de renouvellement signifie que ce qui a commencé comme une pause de deux ans pourrait, dans la pratique, se transformer en un allégement illimité pour certains des pollueurs industriels les plus puissants du pays.
Les règles de protection contournées : des normes pourtant établies

L’EPA a autorisé les entreprises à demander des exemptions aux normes révisées MATS, ainsi qu’aux mesures régissant les émissions des stérilisateurs, des fabricants de produits chimiques organiques synthétiques, des fabricants de pneus en caoutchouc, des fonderies de cuivre et de diverses installations du secteur de l’acier. Il ne s’agissait pas de normes techniques obscures. Avant l’établissement du programme MATS en 2012, il n’y avait aucune limite fédérale sur la quantité de mercure et de pollution atmosphérique toxique que les centrales au charbon et au pétrole pouvaient émettre.
Ces normes initiales avaient entraîné une réduction de 90 % des émissions de mercure, une baisse de 80 % des autres métaux et avaient permis de sauver jusqu’à 11 000 vies chaque année.
Les règles de 2024 de l’ère Biden auraient réduit la pollution autorisée par le mercure provenant des centrales au charbon de 70 %, diminué les émissions de nickel, d’arsenic, de plomb et d’autres métaux toxiques des deux tiers, et généré des économies sur les coûts de santé de 420 millions de dollars jusqu’en 2037, selon l’Environmental Defense Fund. En février 2026, l’EPA a finalisé l’abrogation de ces améliorations de 2024, pour revenir aux normes plus anciennes de 2012.
Dans la boîte de réception : 3 000 pages de sollicitations diverses
Dans les deux semaines suivant l’invitation de l’administration, les dirigeants des principales industries ont commencé à inonder une boîte de réception créée pour recevoir et canaliser les demandes de l’EPA vers la Maison Blanche, demandant que leurs installations soient dispensées des coûteuses exigences du Clean Air Act. Au moins 3 000 pages d’e-mails ont été envoyées vers et depuis cette boîte de réception dans les semaines qui ont suivi.
Les demandes allaient d’argumentaires d’entreprise détaillés sur plusieurs pages à des notes d’une seule ligne pour le moins déroutantes. D’autres semblaient se moquer du recul réglementaire de l’administration, un e-mail appelant même à la construction d’une centrale électrique au charbon sur une île de mangrove de 300 pieds de large (environ 91 mètres), juste au large du club Mar-a-Lago du président à Palm Beach, en Floride. « Cela produira de l’énergie si fortement que les emplois et l’énergie seront les meilleurs que les gens aient jamais vus », affirmait cet e-mail.
Le résultat n’a été affecté par rien de tout cela. Plus de 180 installations réparties dans 38 États et à Porto Rico ont reçu, par décision présidentielle, un sursis de deux ans pour ne pas avoir à suivre les dernières règles du Clean Air Act. Environ 250 000 personnes vivent à moins d’un mile (environ 1,6 kilomètre) de ces installations, selon les données de l’EPA et du Bureau du recensement des États-Unis recueillies par l’Environmental Defense Fund. La majorité de ces sites sont des centrales au charbon et des stérilisateurs médicaux.
De nombreuses demandes d’exemption formulées par des centrales au charbon admettaient qu’elles disposaient déjà des technologies de contrôle nécessaires pour abaisser leur pollution aux limites plus strictes concernant le mercure et les autres métaux toxiques, mais elles ont tout de même obtenu un laissez-passer. Chaque centrale au charbon ayant demandé une exemption a reçu le même sursis de deux ans, soit le maximum autorisé par la loi, y compris celles qui avaient demandé des périodes d’exemption plus courtes et les centrales ayant des plans formels pour retirer leurs unités au charbon dans des délais plus rapides.
Une fois la première proclamation présidentielle publiée, d’autres usines qui n’avaient pas initialement demandé d’exemption ont écrit pour en exiger une, sans même tenter d’affirmer que la technologie pertinente était indisponible ou qu’elles répondaient aux critères statutaires du Clean Air Act. Des exemptions leur ont également été rapidement accordées.
Cas concret 1 : Le charbon au service du minage de Bitcoin
Une demande illustrant parfaitement l’étendue du programme d’exemption provenait de Richard Shaffer, gestionnaire d’actifs à la Scrubgrass Reclamation Company. Richard Shaffer a envoyé un e-mail demandant une exemption couvrant une centrale électrique de l’ouest de la Pennsylvanie qui brûle des déchets de charbon, dont une part importante de l’électricité est utilisée pour miner du bitcoin.
Maintenir un faible coût de conformité environnementale était important « pour la sécurité des États-Unis », a écrit Richard Shaffer dans son message.
Une réponse est parvenue onze jours plus tard sous la forme d’une proclamation présidentielle : approuvé.
Cas concret 2 : L’oxyde d’éthylène et les stérilisateurs médicaux
Kevin Wagner, vice-président de l’entreprise de stérilisateurs médicaux Sterigenics, a envoyé un message demandant que neuf installations émettant du gaz cancérigène oxyde d’éthylène, situées notamment près de Salt Lake City, Los Angeles, Charlotte et Atlanta, soient exemptées. Plus de 45 000 personnes, pour la plupart non blanches, vivent à moins d’un mile de ces installations, selon les données fédérales.
L’oxyde d’éthylène ne représente pas un risque marginal. En 2016, l’EPA a conclu que l’oxyde d’éthylène était 30 fois plus cancérigène qu’on ne le pensait auparavant pour les personnes qui l’inhalent continuellement à l’âge adulte, et 50 fois plus cancérigène pour celles qui y sont exposées depuis la naissance. Une règle de l’EPA de Biden de 2024 aurait réduit les émissions d’oxyde d’éthylène des stérilisateurs chimiques de 92 %. L’administration Trump a par la suite accordé des exemptions renouvelables de deux ans à ces réglementations pour 40 installations de stérilisation à travers le pays.
L’entreprise elle-même possède un lourd passif juridique lié à ce gaz. En avril 2025, Sterigenics a réglé 97 procès et accepté de payer 31 millions de dollars aux personnes lésées par l’oxyde d’éthylène émis par son usine de Willowbrook, dans l’Illinois. Dans un règlement de 2023 concernant cette même usine, Sterigenics a versé 408 millions de dollars aux personnes alléguant des maladies dues aux émissions d’oxyde d’éthylène.
Cas concret 3 : Les raffineries de pétrole à l’historique chargé
Un avocat de la Citgo Petroleum Corporation a sollicité des exemptions pour des raffineries de pétrole situées dans l’Illinois, en Louisiane et au Texas, qui avaient toutes été visées par des infractions au Clean Air Act au cours des dernières années.
Concernant la règle en question, l’EPA avait précédemment conclu qu’elle permettrait de « fournir des protections sanitaires essentielles à des centaines de milliers de personnes vivant près des usines chimiques. »
Malgré cet historique d’infractions documentées, ces installations ont intégré le processus d’exemption présidentielle mis en place via la boîte de réception électronique de l’agence environnementale.
Cas concret 4 : La demande globale de l’industrie chimique
La demande la plus vaste ne provenait pas d’une entreprise isolée. L’American Chemistry Council et l’American Fuel & Petrochemical Manufacturers, deux groupes commerciaux représentant les fabricants de produits chimiques, ont envoyé une lettre demandant une exemption générale pour leurs quelque 640 entreprises membres.
Ces groupes ont averti que sans exemption présidentielle, « les entreprises évalueront si elles doivent fermer des unités ou délocaliser leurs opérations ».
Cette affirmation a été qualifiée de sans fondement par des avocats spécialisés en droit de l’environnement, comme l’a rapporté le média Salon.
L’expertise scientifique et l’historique des infractions mis de côté
La gestion du processus d’exemption par l’administration n’a pas impliqué l’agence disposant de l’expertise la plus pertinente. Les experts en qualité de l’air de l’EPA n’ont joué aucun rôle significatif pour déterminer si une installation devait bénéficier d’une exemption aux règles, selon les propres déclarations de l’agence. Un porte-parole de l’EPA a confirmé que toutes les demandes envoyées à la boîte aux lettres électronique de l’EPA étaient simplement transférées à la Maison Blanche.
Le personnel de base de l’agence ne comprenait pas non plus comment le processus allait se dérouler. Une personne nommée à un poste politique, qui avait auparavant travaillé pour un service public et un groupe de commerce de la pétrochimie, a joué un rôle clé dans la création de la boîte de réception où les entreprises envoyaient leurs demandes, selon des documents obtenus par l’Environmental Defense Fund.
Des réglementations fondées sur des consultations publiques, des examens scientifiques approfondis et l’expertise technique de l’agence ont été suspendues par une action exécutive unilatérale, sans préavis aux communautés voisines, sans possibilité d’engagement significatif et sans aucun garde-fou indépendant. La proclamation du président Trump invoque la disposition jamais utilisée auparavant du Clean Air Act pour prolonger les délais de conformité de deux ans, en affirmant que la technologie est « non disponible » et que les exemptions servent la sécurité nationale. Une action en justice fédérale soutient que ces affirmations sont sans fondement, soulignant que bon nombre des contrôles et pratiques requis sont déjà en cours d’utilisation.
Un élément frappant des approbations d’exemption est l’identité des bénéficiaires. Plus de 70 des installations exemptées avaient fait l’objet de mesures d’application formelles au cours des cinq dernières années pour des infractions telles que l’émission de contaminants au-dessus des limites réglementaires et le défaut de suivi adéquat de leur pollution. Une proportion substantielle des installations ayant bénéficié d’un allégement des règles sur la pureté de l’air avait déjà démontré un schéma de non-conformité avec les réglementations existantes. En outre, aucune des demandes d’exemption n’incluait d’analyse significative de la manière dont la pollution supplémentaire menacerait la santé des personnes vivant à proximité.
Une géographie de la pollution : justice environnementale et santé publique
Les communautés les plus touchées par ces exemptions ne sont pas réparties uniformément au sein de la population. L’intégralité des installations de stérilisation exemptées se trouve à proximité de zones résidentielles et impacte principalement des communautés de couleur surchargées ou des communautés situées dans des zones à faible richesse. Certaines installations exemptées peuvent désormais également ignorer les exigences de surveillance de l’air et de rapports trimestriels, éliminant ainsi les outils de responsabilisation dont dépendent les communautés proches de ces sites.
Les quartiers voisins des usines chimiques, des centrales électriques, des stérilisateurs commerciaux et des sites de traitement des métaux au Texas, en Californie, dans l’Utah, en Louisiane, en Ohio, dans l’Illinois, au Michigan, au Kentucky et en Virginie-Occidentale font face au pire de cette pollution continue. Certaines des protections retardées, comme les normes HON pour les fabricants de produits chimiques, préviennent plus de 6 000 tonnes d’émissions toxiques chaque année et aident à protéger plus de 7 millions de personnes, dont beaucoup d’enfants, contre l’inhalation de produits chimiques liés au cancer, à l’asthme et aux malformations congénitales.
Pour les communautés portant déjà un fardeau disproportionné de pollution industrielle, les risques sanitaires liés à l’exposition à l’air toxique sont bien documentés. Selon l’American Lung Association, « l’exposition aux particules fines cause une multitude de dommages aux poumons, y compris des crises d’asthme, une inflammation des voies respiratoires et un décès prématuré, ainsi que des dommages cardiovasculaires, développementaux et reproductifs. »
La réponse des tribunaux : une bataille juridique enclenchée
Ces exemptions ne sont pas restées incontestées. Les organisations qui attaquent ces exemptions en justice incluent le NRDC, l’Environmental Defense Fund, l’Environmental Integrity Project et l’Environmental Justice Health Alliance for Chemical Policy Reform, aux côtés des Texas Environmental Justice Advocacy Services, du Louisiana Environmental Action Network, des Concerned Citizens of St. John, ainsi que des groupes représentés par Earthjustice.
L’action en justice déposée devant la Cour de district des États-Unis pour le district de Columbia conteste la proclamation du président Trump accordant des exemptions de pollution qui avaient été demandées par e-mail, contournant ainsi toute forme de processus public et contrevenant au cadre statutaire. L’argument juridique central soutient que l’administration n’a pas respecté les propres exigences de la loi — à savoir que la technologie pertinente est véritablement indisponible et que l’octroi des exemptions sert véritablement la sécurité nationale — et que le président a outrepassé son autorité en accordant des exemptions catégoriques massives plutôt que les déterminations fondées sur des preuves et spécifiques aux installations que le Congrès avait prévues. (À lire également : Air Pollution Linked to Higher Dementia Risk: Study).
Les critiques craignent également que cette décision ne crée un précédent pour les futures administrations, modifiant potentiellement l’équilibre des pouvoirs entre les agences de régulation et le pouvoir exécutif, et limitant la capacité de l’EPA à faire appliquer efficacement les normes de qualité de l’air à l’avenir.
Ce que révèlent les données et ce qui attend les citoyens
L’ampleur et la rapidité de cette action déréglementaire sont sans précédent moderne. Une disposition du Clean Air Act restée inutilisée pendant 55 ans a été activée non pas pour répondre à une véritable urgence, mais pour offrir un allègement industriel à des entreprises dont certaines avaient déjà des antécédents d’infractions, dont certaines possédaient déjà la technologie nécessaire pour se conformer, et dont certaines minaient du bitcoin avec des déchets de charbon.
Les données de l’EPA montrent que la pollution au dioxyde de soufre provenant des centrales au charbon a augmenté de 18 % en 2025, les centrales ayant reçu des exemptions présidentielles montrant la voie. Les normes MATS de 2024 auraient exigé que les centrales les plus polluantes procèdent à des réductions significatives du mercure et des métaux toxiques. Ces acquis sont désormais en péril. Si la proposition de l’administration sur l’oxyde d’éthylène est finalisée, les modélisations suggèrent que 7,8 tonnes supplémentaires d’oxyde d’éthylène seront émises par an par des installations qui auraient autrement été tenues de réduire fortement leurs émissions. De plus, l’EPA a supprimé l’exigence imposant aux centrales électriques d’installer des systèmes rentables pour surveiller leurs émissions en continu, privant les communautés d’un outil puissant pour garantir la conformité et accéder aux données de pollution en temps réel.
Ces chiffres représentent bien plus que des données politiques. Ils représentent les habitants des quartiers entourant les installations de stérilisation à Atlanta et Los Angeles, les centrales au charbon au Kentucky et en Virginie-Occidentale, les usines chimiques dans la « Cancer Alley » (l’allée du cancer) en Louisiane, qui n’ont jamais été consultés, jamais notifiés, et n’ont jamais eu la chance de répondre à un e-mail qui a changé l’air qu’ils respirent. Pour les citoyens vivant près d’une installation industrielle, il est conseillé de vérifier régulièrement l’indice de qualité de l’air local, de demander aux représentants locaux quelles protections restent en place et de suivre les affaires judiciaires fédérales en cours. La loi, et les personnes qui vivent à côté de ces usines, méritent mieux qu’une simple boîte de réception.
Créé par des humains, assisté par IA.