Des “zombies” de l’ère glaciaire ? Des excréments fossilisés vieux de 700 000 ans révèlent des écureuils nécrophages
Auteur: Mathieu Gagnon
Une découverte inattendue dans le permafrost canadien

Dans l’imaginaire collectif, le régime alimentaire d’un écureuil se résume souvent à des noix et quelques graines. Cependant, une capsule temporelle écologique vient bouleverser cette perception, comme le rapporte une récente étude. Les chercheurs ont découvert que ces petits mammifères se nourrissaient de viande de grands animaux il y a des centaines de milliers d’années.
Cette trouvaille étonnante provient de la région du Klondike, située dans le territoire du Yukon au Canada. Les terriers d’anciens écureuils terrestres, prisonniers du permafrost depuis des millénaires, ont été mis au jour de manière fortuite. Ce sont les opérations d’extraction d’or, utilisant des jets d’eau à haute pression pour pulvériser la glace, qui ont permis cette révélation paléontologique.
À l’intérieur de ces refuges glacés, les scientifiques ont mis la main sur des coprolites, c’est-à-dire des excréments fossilisés. Bien qu’il soit généralement rare d’extraire de l’ADN exploitable de telles matières, le comportement fouisseur de ces rongeurs a offert des conditions de conservation exceptionnelles. Ces restes organiques brossent aujourd’hui un portrait inédit de l’écosystème foisonnant du Pléistocène.
L’analyse génétique des coprolites anciens

L’analyse de ces déjections préhistoriques a nécessité l’emploi de techniques génétiques de pointe. En utilisant la méthode de métagénomique dite « shotgun », les chercheurs ont pu échantillonner les coprolites et extraire des séquences d’ADN mitochondrial. Cette approche globale a permis d’identifier une multitude de formes de vie coexistant durant l’ère glaciaire.
Les résultats, publiés en détail dans la revue Nature Communications, dévoilent un menu particulièrement riche. L’ADN retrouvé appartient à des vers parasites, des plantes, des chauves-souris, des oiseaux, mais surtout à une imposante mégafaune. Les scientifiques ont formellement identifié des traces de mammouths laineux, de bisons et de grands félins, potentiellement le guépard ou le puma d’Amérique du Nord.
La datation de ces échantillons a été rendue possible grâce aux dépôts de cendres volcaniques présents sur leur surface extérieure. Les analyses chronologiques indiquent que les excréments remontent à une période allant de 17 000 ans à environ 700 000 ans. Si ces datations sont exactes, les séquences d’ADN de mammouths reconstituées figureraient parmi les plus anciennes jamais enregistrées pour un organisme vivant.
La biologie extrême des écureuils terrestres

Pour comprendre cet appétit carnivore inattendu, il faut se pencher sur la biologie des écureuils terrestres. Ces rongeurs appartiennent au genre Urocitellus, qui regroupe 13 espèces distinctes. Ces animaux passent une grande partie de l’année protégés à l’intérieur de leurs terriers souterrains, échappant ainsi aux conditions climatiques hostiles.
Au sein de ces abris, ils peuvent rester jusqu’à huit mois dans un état métabolique proche de l’hibernation, scientifiquement appelé la torpeur. Cette très longue période d’inactivité implique une privation totale de nourriture. Lorsqu’il est enfin temps de retourner à la surface, les animaux émergent avec un besoin urgent en calories et ne se montrent guère difficiles sur le choix de leur repas.
Ce comportement opportuniste existe toujours de nos jours, comme le rappelle une vidéo documentaire abordant le sujet. Actuellement, il est avéré que les écureuils consomment des cadavres d’animaux tués sur les routes, incluant les restes de leur propre espèce. En Californie, des individus ont même été filmés en train de chasser activement d’autres petits mammifères, prouvant qu’ils sont plus avides de sang que ne le laisse supposer leur réputation.
Des charognards surnommés les zombies du Pléistocène

L’image de ces rongeurs se repaissant des restes de la mégafaune glaciaire offre un contraste saisissant avec leur petite taille. Évidemment, ces animaux n’auraient jamais pu espérer chasser eux-mêmes de telles proies géantes. Ils tiraient simplement parti des immenses carcasses d’animaux morts gisant à la surface, figées par les températures glaciales de leur environnement.
Mikkel Pedersen, paléoécologue moléculaire à l’Université de Copenhague, a supervisé et évalué cette recherche. Interrogé par la revue scientifique Nature News, le chercheur a fait part de son étonnement face à la stratégie de survie implacable adoptée par ces mammifères après leur longue période de repos hivernal.
« Vous pouvez imaginer ces écureuils émergeant du sol, commençant à manger des carcasses gisant dans l’environnement », détaille le scientifique pour illustrer le phénomène. Il a ensuite résumé ce comportement par une formule percutante : « Ce sont les zombies du Pléistocène. » Une citation qui reflète avec exactitude l’appétit insatiable de l’animal au sortir de sa léthargie.
Une nouvelle fenêtre d’étude sur les paléoenvironnements

Au-delà du régime alimentaire fascinant de ces rongeurs préhistoriques, cette étude met en exergue l’importance d’une ressource scientifique jusqu’alors sous-exploitée. Les terriers fossilisés d’écureuils et les coprolites qui y sont préservés constituent de véritables mines d’informations pour la communauté scientifique mondiale.
En raison de leur régime omnivore, qui s’avère particulièrement vaste et opportuniste, ces écureuils terrestres ont agi comme de parfaits échantillonneurs biologiques. Leurs excréments ont capturé l’ADN d’une grande diversité de flore et de faune locales, agissant comme des archives environnementales naturelles avant que la congélation polaire ne les scelle pour l’éternité.
Les chercheurs estiment que ces structures constituent un moyen idéal d’étudier les paléoenvironnements disparus et d’en reconstituer la complexité. En guise de conclusion, et avec une touche d’humour noir, les auteurs soulignent que ces observations sont un rappel qu’il vaut mieux éviter de s’allonger immobile pour prendre le soleil si l’on se trouve sur le territoire des écureuils terrestres.
Selon la source : iflscience.com