La plus ancienne œuvre d’art botanique au monde révèle les premières traces de pensée mathématique
Auteur: Mathieu Gagnon
Une découverte cachée dans les motifs floraux

Des pots anciens, décorés d’un délicat motif floral, pourraient bien dissimuler un secret beaucoup plus profond : les origines mêmes de la pensée mathématique. Ce que nous révèlent ces artefacts, c’est que cette forme de réflexion remonte à une époque bien plus lointaine que ce que nous imaginions jusqu’à présent. Ces céramiques ne sont pas de simples objets décoratifs, mais les témoins d’une évolution cognitive majeure.
Une étude récente menée par des chercheurs de l’Institut d’archéologie de l’Université hébraïque de Jérusalem vient bouleverser nos certitudes. Le document s’ouvre sur une observation précise : « Les premières représentations systématiques de motifs végétaux dans l’art préhistorique apparaissent sur des vases en céramique peinte de la culture halafienne du nord de la Mésopotamie, vers 6200–5500 av. J.-C. ». Cette période reculée nous place des millénaires avant l’émergence des civilisations classiques que nous associons habituellement aux mathématiques.
L’analyse des chercheurs se porte sur la structure même de ces dessins. Ils affirment dans leur publication : « Les représentations de pétales de fleurs dans la séquence géométrique des nombres 4, 8, 16 et 32, ainsi que 64 fleurs dans un autre type d’arrangement, indiquent une connaissance arithmétique. » Il ne s’agit donc pas de simples gribouillages, mais d’une application délibérée de concepts numériques.
La séquence géométrique et la culture halafienne

Pour parvenir à ces conclusions, le professeur d’archéologie Yosef Garfinkel et Sarah Krulwich, étudiante en master à l’Institut et coauteure de l’étude, ont examiné près de 400 exemples de fragments de poterie décorés de motifs floraux ou botaniques. Tous ces objets ont été mis au jour sur des sites du nord de la Mésopotamie au cours du siècle dernier. L’ampleur de l’échantillon permet de dégager des tendances statistiques solides.
Dans la grande majorité de ces fragments, le nombre de pétales correspond spécifiquement à des puissances de deux : 2, 4, 8, 16, 32 et 64. Les chercheurs notent que les quelques exceptions proviennent probablement de créateurs moins qualifiés. Le papier souligne que c’est une découverte qui « reflète clairement une connaissance sophistiquée dans le domaine de la symétrie et dans la capacité de diviser le cercle en unités symétriques ». L’intentionnalité ne fait aucun doute pour les auteurs, qui insistent : « Ces nombres ne sont pas accidentels ».
L’étude a également permis de classer ces motifs végétaux en quatre catégories fondamentales distinctes. On retrouve ainsi des arrangements représentant 1 à 2 fleurs, 3 à 4 arbustes, 5 à 6 branches, et enfin 7 à 8 arbres. Cette classification méthodique démontre une volonté d’organisation et de structuration de la représentation visuelle du monde naturel par les artisans de l’époque.
Une réécriture de la chronologie cognitive

Cette affirmation audacieuse nous oblige à réexaminer la manière dont nous pensions que ces capacités cognitives s’étaient développées. Plutôt que d’apparaître à peu près au même moment que le langage écrit, il semble que la pensée mathématique le précède de quelques milliers d’années. Comme l’explique Sarah Krulwich dans une déclaration sur les résultats, ces motifs « montrent que la pensée mathématique a commencé bien avant l’écriture ».
Elle précise sa pensée en décrivant le processus mental des artisans de l’époque : « Les gens visualisaient les divisions, les séquences et l’équilibre à travers leur art ». Cette découverte implique quelque chose d’encore plus significatif concernant l’histoire des mathématiques dans la région. On sait que les Babyloniens et les Sumériens, qui vivaient en Mésopotamie il y a entre 5300 et 2500 ans, utilisaient un système mathématique en base 60, et non en base deux.
Il existe donc la possibilité que ces fleurs soient la preuve d’une tradition mathématique encore plus ancienne dans la région, fonctionnant sur un système binaire. C’est une fenêtre ouverte sur une période de transition intellectuelle jusqu’ici méconnue, remettant en cause la primauté de l’écriture comme vecteur unique de la complexité intellectuelle.
L’abstraction avant l’écriture : un consensus scientifique
La portée de cette étude dépasse le cercle des auteurs et trouve un écho favorable auprès d’autres experts. Laurent Davin, archéologue à l’Université hébraïque de Jérusalem, qui n’a pas participé à l’étude, a partagé son analyse avec New Atlas. Selon lui, « L’étude suggère que la cognition mathématique s’est développée bien avant l’écriture, ancrée dans des traditions artisanales telles que la peinture sur poterie et la gravure de sceaux ».
Il ajoute une dimension importante sur la nature de l’intelligence de ces peuples anciens : « Cela montre qu’une pensée abstraite complexe était déjà présente dans les communautés néolithiques. » Cette capacité à conceptualiser ne serait donc pas née ex nihilo avec l’urbanisation massive, mais aurait germé bien plus tôt.
Quant aux origines de ce nouveau sens mathématique, elles pourraient avoir été tout à fait prosaïques. Yosef Garfinkel suggère que ce développement « avait probablement des racines pratiques dans la vie quotidienne, comme le partage des récoltes ou l’attribution de champs communaux ». L’abstraction mathématique serait ainsi née de nécessités concrètes avant de s’exprimer dans l’art.
L’esthétique et l’émotion au cœur de la démarche

Au-delà des mathématiques, ces travaux publiés dans le Journal of World Prehistory mettent en lumière un changement fondamental : celui de la pensée abstraite, voire esthétique. En effet, les plantes représentées n’étaient pas des cultures agricoles ; elles n’étaient même pas comestibles. Cela implique qu’elles n’ont pas été dessinées à des fins instructives ou descriptives pour l’alimentation.
Au lieu de cela, l’article explique que ces motifs ont très probablement été choisis pour « leur effet positif sur les émotions humaines ». En d’autres termes, la recherche de la beauté jouait un rôle central. Sarah Krulwich et Yosef Garfinkel concluent conjointement : « Ces vases représentent le premier moment de l’histoire où les gens ont choisi de représenter le monde botanique comme un sujet digne d’une attention artistique ».
Ils ajoutent pour finir que cette évolution n’est pas anodine : « Cela reflète un changement cognitif lié à la vie de village et à une prise de conscience croissante de la symétrie et de l’esthétique. » Ainsi, mathématiques et art semblent avoir émergé main dans la main, portés par une humanité en pleine mutation sociale et émotionnelle.
Selon la source : iflscience.com
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