Affaire des « brownies » au PLQ : enquête sur un montage qui a fait chuter un chef
Auteur: Adam David
Un verdict en demi-teinte pour une crise majeure

C’est une conclusion qui résonne étrangement après la tempête politique des dernières semaines. Le juge à la retraite Jacques R. Fournier, mandaté pour faire la lumière sur l’affaire des textos ayant mené à la démission de Pablo Rodriguez, a rendu son rapport de 39 pages ce mercredi. Sa déduction principale est sans appel concernant la preuve matérielle : l’échange de messages publié par le Journal de Montréal, évoquant des « brownies », « ne peut être qu’un montage ». L’ancien juge en chef de la Cour supérieure du Québec estime que les documents fournis au quotidien ont été manipulés.
Cependant, l’enquêteur nuance immédiatement la portée de ses travaux. Ne disposant d’aucun pouvoir de coercition ni de perquisition, il admet ne pas avoir pu aller au bout de l’histoire. Il lui est impossible de confirmer ou d’infirmer avec certitude l’existence d’un système d’achat de votes durant la course à la direction du Parti libéral du Québec (PLQ). Faute d’accès à l’intégralité des messages originaux, il déclare ne pouvoir répondre « ni dans un sens ni dans l’autre » sur le fond des allégations, bien qu’il qualifie les preuves textuelles présentées de falsifiées.
Le rapport souligne également que Pablo Rodriguez et son entourage n’ont jamais été informés de ces manœuvres alléguées avant les questions des journalistes, les 18 et 19 novembre derniers. Si des irrégularités ont eu lieu, Jacques R. Fournier les circonscrit à la région de Laval. Il note d’ailleurs que ces événements n’ont eu « aucune incidence sur le résultat final » de la course, puisque Charles Milliard a devancé M. Rodriguez dans cette région, même si ce dernier a remporté les circonscriptions de Chomedey et Fabre.
Anatomie d’une manipulation textuelle
Pour étayer la thèse du montage, le rapport décortique minutieusement la chronologie des échanges. L’histoire remonte au printemps, précisément entre le 11 et le 13 avril 2025. Les textos originaux, jugés « anodins » par Me Fournier, traitent de remises de cartes de membres, de rumeurs de transfuges et d’une antipathie envers Geneviève Guilbault. La mention « The money also », présente dans les échanges réels, ferait référence au billet de 5 $ attaché aux formulaires d’adhésion, et non à une somme illicite. Or, les extraits compromettants sur les « brownies » — référence supposée aux billets de 100 $ — n’apparaissent nulle part dans cette séquence temporelle.
L’enquêteur pointe une incohérence flagrante : la partie scandaleuse semble avoir été insérée artificiellement. Selon lui, « la comparaison des deux contenus démontre que la partie rapportée dans le journal ne fait pas partie des discussions » initiales. Il conclut que c’est « par collage, après avoir soustrait une partie du texte original, que la source aurait pu les inclure dans la chaîne des messages ». De plus, aucune date ne permet de situer ces ajouts dans le temps, renforçant l’hypothèse d’une fabrication délibérée transmise au média.
Le juge précise qu’il n’a pas vu la version originale de l’ensemble des textos, le Journal ayant légitimement protégé sa source. Toutefois, la lecture des extraits disponibles le laisse « perplexe ». Il affirme qu’il est impossible d’établir la véracité des messages sans en connaître les auteurs, mais il est catégorique sur un point : ce qui a été publié le 19 novembre, avec les mêmes dates et les mêmes mots que les échanges anodins, résulte d’une manipulation.
Les acteurs de l’ombre et la genèse du scandale

Le rapport revient sur les origines de la fuite et le rôle des différents protagonistes. Tout commence le 6 mai, lorsque la députée libérale Sona Lakhoyan Olivier est contactée par un journaliste au sujet de son implication présumée et de celle de la députée caquiste Alice Abou-Khalil. Bien que les deux élues nient être les autrices des messages — une conclusion partagée par le juge Fournier qui affirme n’avoir « aucun indice » permettant de les identifier —, l’affaire circule en coulisses. Raphaël Primeau Ferraro, président du parti, a déclaré sous serment que Marwah Rizqy lui avait parlé du caractère inoffensif de ces textos dès le printemps.
Mme Rizqy, alors cheffe parlementaire, aurait convaincu le bureau d’enquête de Québecor de ne pas publier l’histoire à l’époque, arguant que les documents pouvaient avoir été falsifiés. Cependant, la situation s’envenime à l’automne. Le 17 novembre, Marwah Rizqy congédie sa directrice de cabinet, Geneviève Hinse, sans consulter Pablo Rodriguez ni fournir de motifs, déclenchant une crise interne. Le lendemain, un journaliste informe M. Primeau Ferraro qu’il s’apprête à publier, car « une source avait changé sa version des faits ».
Dans ce climat délétère, Mme Hinse poursuit désormais Mme Rizqy pour congédiement non fondé. Quant à Marwah Rizqy, elle a refusé de répondre aux questions de Me Fournier, invoquant ce litige en cours. Le rapport blanchit par ailleurs le député fédéral Fayçal El-Khoury, dont le prénom apparaissait dans les échanges, en précisant que « rien ne permet d’impliquer » sa participation.
Dons douteux et aveux compromettants
Au-delà des textos, l’enquête s’est penchée sur d’autres allégations soulevées par le Journal de Montréal le 2 décembre. L’article évoquait un entrepreneur ayant versé 500 $ à la campagne de Pablo Rodriguez via un prête-nom. Sur ce point, le juge Fournier se montre prudent : il s’agit d’une conversation rapportée entre parties anonymes, ce qui ne constitue pas une preuve formelle. Il conclut que si cette pratique a existé, elle semble être une « initiative malavisée et isolée », sans que le candidat ou son équipe n’en aient eu connaissance.
Un autre volet de l’affaire s’avère plus problématique pour le parti. Emmanuel Cabral, solliciteur de fonds pour la campagne de M. Rodriguez, a admis avoir payé de sa poche la participation de certains de ses employés à un événement-bénéfice tenu chez lui le 12 avril 2025. Cette admission est lourde de conséquences.
Le juge Fournier est direct sur ce cas précis : « Il semble bien qu’il y a eu contravention à la Loi électorale ». Puisque cette situation fait l’objet d’une enquête distincte pouvant mener à des poursuites pénales, l’ex-juge s’abstient de tout commentaire supplémentaire. Cela confirme néanmoins que, indépendamment du montage des textos, la campagne n’était pas exempte de zones d’ombre.
L’héritage d’une démission

La publication de ce rapport intervient alors que le mal est déjà fait pour Pablo Rodriguez. Embourbé dans la controverse et lâché par une partie de son caucus, l’ancien ministre fédéral a démissionné de son poste de chef du PLQ le 17 décembre. Il a réagi brièvement sur les réseaux sociaux, remerciant Me Fournier pour sa rigueur. « Son rapport démontre clairement que mon équipe et moi n’avons jamais pris part ou été témoins de quelconques malversations », a-t-il écrit, voyant dans ces conclusions une forme de réhabilitation.
Cependant, le dossier est loin d’être clos. Si l’enquête interne du PLQ est terminée, les autorités provinciales poursuivent leurs travaux. L’Unité permanente anticorruption (UPAC) et le Directeur général des élections du Québec (DGEQ) continuent de scruter la campagne à la direction. Le rapport Fournier, avec ses constats de montage mais aussi ses zones d’ombre persistantes, ne constitue qu’une pièce d’un puzzle judiciaire encore incomplet.
Quant aux députées visées par la tourmente, leur sort reste incertain. Sona Lakhoyan Olivier a été exclue du caucus libéral le 4 décembre en raison d’une enquête de la commissaire à l’éthique. L’affaire des « brownies », mélange de faits avérés et de manipulations numériques, laisse derrière elle un champ de ruines politique au sein du Parti libéral du Québec.
Selon la source : lapresse.ca
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