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Même des poussins âgés de trois jours présentent l’effet Bouba-Kiki
Crédit: lanature.ca (image IA)

Bouba ou Kiki : une intuition quasi universelle

Faites le test. Imaginez deux formes : l’une est arrondie, douce, comme un nuage ; l’autre est anguleuse, pleine de pointes. Maintenant, associez-les à ces deux mots inventés : « bouba » et « kiki ». Il y a de très fortes chances que vous ayez attribué « bouba » à la forme ronde et « kiki » à la forme pointue. Cette association quasi automatique est une réalité pour la quasi-totalité des êtres humains, peu importe leur langue maternelle, leur culture ou leur vécu.

Ce phénomène porte un nom : l’effet bouba-kiki. Mais ce qui semblait être une particularité de la perception humaine vient de révéler une profondeur inattendue. Une nouvelle étude montre que cette intuition est partagée par des animaux que l’on n’attendait pas sur ce terrain : les poussins, et ce, dès leurs tout premiers jours de vie.

Le son qui dessine des formes dans l’esprit

L’effet bouba-kiki est un phénomène psychologique qui met en évidence une correspondance constante entre des sons spécifiques et des formes visuelles. Lors d’expériences menées à travers des cultures très diverses, les participants associent de manière écrasante le mot « bouba » à des silhouettes arrondies et le mot « kiki » à des figures anguleuses.

L’hypothèse sous-jacente est fascinante. Elle suggère que notre cerveau possède une manière universelle de relier ce qu’il voit et ce qu’il entend. Indépendamment de notre langue, nous « ressentirions » certains sons comme étant intrinsèquement doux ou durs, projetant ainsi le monde auditif sur le monde visuel d’une façon remarquablement prévisible. Mais cette connexion est-elle purement humaine ? C’est la question qui a poussé des chercheurs à se tourner vers le monde animal.

L’étonnante expérience des poussins de trois jours

Pour sonder les racines de ce phénomène, une équipe de psychologues de l’Université de Padoue, en Italie, a mis au point une expérience ingénieuse. Ils ont d’abord placé des poussins âgés de trois jours dans un enclos où de la nourriture était cachée derrière un panneau décoré. Très vite, les oisillons ont appris à contourner ce panneau, l’associant à une récompense alimentaire.

L’étape suivante fut le test à proprement parler. Les poussins ont été présentés à deux panneaux : l’un décoré d’une forme arrondie, semblable à une tache, et l’autre d’une forme hérissée de pointes. Pendant que les poussins faisaient leur choix, les chercheurs diffusaient en boucle soit le son « bouba », soit le son « kiki ». Les résultats ont été sans appel. Lorsque le son « bouba » était joué, les poussins avaient tendance à se diriger vers la forme ronde. À l’inverse, quand « kiki » résonnait dans l’espace, ils se dirigeaient préférentiellement vers le panneau pointu.

Une prédisposition innée, même à un jour de vie

Les chercheurs ne se sont pas arrêtés là. Une seconde expérience a été menée, cette fois avec des poussins encore plus jeunes, âgés d’à peine un jour. Le dispositif a été légèrement modifié : deux écrans vidéo affichaient des objets en mouvement, l’un rond, l’autre pointu. Comme dans la première expérience, les poussins se sont montrés plus enclins à approcher de la forme pointue lorsque les haut-parleurs diffusaient le mot « kiki », et inversement pour « bouba ».

Cette confirmation renforce l’idée d’un mécanisme profondément ancré. Maria Loconsole, première auteure de l’étude et membre du Département de psychologie générale de l’Université de Padoue, l’a résumé dans une déclaration : « Les résultats démontrent qu’un cerveau prédisposé au langage humain n’est pas nécessaire pour créer des associations entre les sons et les formes ».

Un héritage partagé au plus profond de l’évolution

Alors, que faut-il en conclure ? L’étude ne suggère évidemment pas que les poules sont sur le point d’écrire Crime et Châtiment. Elle indique cependant que les cerveaux des vertébrés pourraient partager des circuits neuronaux très anciens qui nous aident à traiter le monde d’une manière similaire. Un article de commentaire accompagnant l’étude, publiée dans la revue Science, l’explique ainsi : « Ces résultats révèlent que l’effet bouba-kiki est profondément enraciné dans la phylogénie des vertébrés, suggérant que les oiseaux et les mammifères – et par déduction, leur ancêtre reptilien commun – naissent avec une prédisposition à associer certains types de sons à certains types de stimuli visuels. Ce biais inné pourrait aider les animaux à coordonner les informations sensorielles entre les deux modalités pour construire des représentations unifiées des entités physiques. »

Cependant, les auteurs du commentaire mettent en garde contre toute conclusion hâtive. Cela ne signifie pas que les animaux non humains possèdent un langage ou une pensée symbolique comme les humains. L’origine de cette capacité complexe reste, comme toujours, un mystère. « Même si la base de l’effet bouba-kiki est phylogénétiquement ancienne […], ce n’est qu’une manifestation unique de la capacité humaine quasi illimitée pour l’iconicité, qui transcende tout moyen de communication particulier. Par conséquent, bien que l’étude des correspondances transmodales innées comme l’effet bouba-kiki puisse révéler des principes généraux de la perception sensorielle, un cadre plus large de l’iconicité est nécessaire pour éclairer les origines du langage », ajoutent-ils.

Selon la source : iflscience.com

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