Un juge québécois refuse de créer une justice à deux vitesses pour les immigrants dans une affaire de harcèlement
Auteur: Mathieu Gagnon
Le refus d’une justice pénale à deux vitesses

Le débat national sur le rôle du statut d’immigration dans la détermination des peines s’est invité dans une salle d’audience de Montréal. Le juge de la cour provinciale du Québec, Dennis Galiatsatos, a statué que le Canada ne pouvait se doter d’un système judiciaire distinct pour les immigrants qui entrent en conflit avec la loi.
Cette observation a été formulée lors de sa décision de détermination de la peine rendue le 23 mars. Le magistrat statuait sur le cas d’un immigrant marié à Montréal qui a harcelé son ancienne petite amie pendant six mois. Le juge a tenu à recadrer l’influence du statut migratoire d’un accusé lors du prononcé de la sentence.
« Les conséquences sur l’immigration ne peuvent pas soustraire une peine à la fourchette appropriée ou justifier ce qui serait autrement une peine inadéquate », a déclaré le juge Galiatsatos. Le magistrat a complété son propos en ajoutant : « Elles ne doivent pas être autorisées à dominer l’exercice ou à fausser le processus, que ce soit en faveur ou à l’encontre de l’expulsion. » Il a averti qu’une telle considération ne devait pas mener à un système parallèle de justice pénale où les non-citoyens recevraient des peines plus légères que celles imposées aux citoyens canadiens pour la même infraction commise dans des situations similaires. Pour appuyer son raisonnement, il a cité plusieurs exemples où des cours d’appel sont intervenues pour annuler des absolutions accordées à des immigrants dans des affaires de violence conjugale, y substituant des peines de prison.
Les ramifications politiques à Ottawa
La question soulevée par le magistrat québécois alimente les discussions sur la scène politique fédérale. Les conservateurs se sont emparés de cet enjeu précis, cherchant à légiférer sur les limites du pouvoir d’appréciation des juges dans les dossiers impliquant des non-citoyens.
À l’automne dernier, la députée conservatrice Michelle Rempel Garner a déposé un projet de loi émanant d’un député. Ce texte, intitulé projet de loi C-220, vise à interdire aux juges de prendre en considération l’impact qu’une peine aurait sur le statut d’immigration d’un délinquant.
Le chef conservateur Pierre Poilievre a affiché son soutien à cette initiative en décembre, lors d’une prise de parole en faveur du projet de loi C-220. « Il devrait être une politique déclarée de notre système de faire sortir les criminels du Canada », a-t-il affirmé. Il a précisé sa pensée sur le traitement des délinquants étrangers : « Si quelqu’un n’est pas un citoyen, pas un Canadien, et commet un crime, alors on devrait lui montrer la porte. »
Le profil de l’accusé et le contexte de la relation
L’accusé qui comparaissait devant le juge Galiatsatos se nomme Raed Ahmad Sariss. Âgé de 46 ans, il est né aux Émirats arabes unis de parents réfugiés palestiniens, selon les détails rapportés dans la décision du magistrat. Son parcours l’a conduit à immigrer aux Philippines en 2010, pays où il a épousé sa petite amie alors enceinte. Sa femme et ses enfants vivent toujours à Manille.
L’homme est arrivé au Canada en 2018. Il a rencontré sa victime dans un bar de Montréal qui constituait leur lieu de travail commun. Elle était son employée et avait 22 ans de moins que lui. L’homme désirait faire d’elle sa deuxième épouse, une situation qu’il considérait comme acceptable en vertu de la loi de la charia.
« Même s’il était marié, Sariss était à l’aise avec la relation, puisque la polygamie est permise pour les musulmans », a noté le juge dans son analyse des faits. Le magistrat a détaillé les intentions de l’accusé : « En fait, il prévoyait d’épouser la victime. » Le dossier de cour explique la perception qu’avait l’homme de cette dynamique : « Il l’aimait. D’ailleurs, en vertu de la charia, il a le droit d’aimer plus d’une femme. »
Six mois de harcèlement continu
La dynamique entre les deux individus a pris une tournure différente lorsque la victime a décidé de mettre fin à la relation. Le tribunal a appris que Sariss a refusé d’accepter cette rupture. Il a alors entamé une intense campagne consistant à lui écrire, à la suivre et à l’observer, sourd aux supplications de la jeune femme qui lui demandait d’être laissée tranquille.
Ces actes à l’encontre de son ancienne petite amie, qui avait 22 ans à l’époque, se sont étalés entre novembre 2023 et avril 2024. L’intervention des forces de l’ordre n’a pas mis un terme immédiat à ses agissements. « Même son arrestation ne l’a pas dissuadé. Malgré la signature de conditions de remise en liberté, un mois plus tard, il a de nouveau été surpris en train de l’observer à son domicile », a souligné le juge Galiatsatos.
Sariss a plaidé coupable au chef de harcèlement criminel. Il a également plaidé coupable d’avoir enfreint les conditions de sa remise en liberté le 16 mai 2024, en se rendant au domicile de la victime alors que cela lui était interdit. Lors de l’audience, son avocat de la défense a réclamé une absolution sous conditions. Le juge a rappelé que l’objectif d’une telle mesure est d’éviter une expulsion potentielle ou d’autres conséquences sur le statut d’immigration d’un délinquant, puisqu’elle n’entraîne ni condamnation ni casier judiciaire si les conditions sont respectées.
La sentence et les enjeux migratoires finaux

Au moment de déterminer la peine, le statut de Sariss était déjà précaire : il avait été déclaré interdit de territoire au Canada. Il luttait pour rester au pays et y faire venir sa femme et ses enfants. Le juge a mentionné que l’accusé avait fourni des versions contradictoires de sa situation à la cour et au ministère de l’Immigration. Le magistrat a jugé qu’il ne revenait pas au tribunal d’utiliser le processus de détermination de la peine pour résoudre les difficultés d’immigration d’un accusé. « Il n’est certainement pas de ma fonction d’usurper la juridiction du système d’immigration du Canada en élaborant une peine qui contournera les mécanismes appropriés qui sont déjà en place », a-t-il déclaré.
Le juge a statué qu’une absolution serait contraire à l’intérêt public. « Le niveau de harcèlement criminel était particulièrement intense. Il était prémédité, de longue date, imperméable aux supplications d’être laissé tranquille et enraciné dans des valeurs inacceptables de domination et de contrôle. La perspicacité de l’accusé fait gravement défaut. Il pense qu’il n’a rien fait de mal. » Pour ces motifs, le magistrat a conclu qu' »une peine d’emprisonnement courte et sévère dans un milieu carcéral est justifiée afin de faire comprendre à l’accusé et à d’autres hommes partageant les mêmes idées que le harcèlement de cette nature n’est pas une affaire banale. »
Alors que la Couronne plaidait pour une peine de six à neuf mois de prison, le juge a condamné Sariss à 75 jours d’incarcération, à purger de façon intermittente les mercredis et jeudis. Cette peine sera suivie de trois ans de probation. Cette sentence pourrait n’avoir aucun effet sur les démarches de Sariss pour obtenir la résidence permanente. La législation canadienne stipule en effet qu’un résident permanent ou un ressortissant étranger devient interdit de territoire s’il est reconnu coupable d’une infraction criminelle entraînant une peine de prison de plus de six mois.
Selon la source : nationalpost.com