Le mystère tragique d’un héros de la WWI disparu depuis 100 ans — et les deux indices oubliés qui l’ont enfin résolu
Auteur: Mathieu Gagnon
Un champ de bataille français livre ses secrets

L’ampleur du carnage provoqué par la Première Guerre mondiale a conduit de nombreux observateurs à penser qu’il s’agissait de « la guerre qui mettrait fin à toutes les guerres ». À l’arrière, les civils vivaient dans l’incertitude quotidienne, se demandant ce qu’il était advenu de leurs proches partis combattre sur le front. Pour une famille américaine, cette attente sans réponse, sans confirmation de décès ni retour du soldat, s’est prolongée pendant plus d’un siècle.
Ce n’est qu’en 2024 que les descendants de cet homme ont pu faire leur deuil. Les restes du soldat ont été formellement identifiés et rapatriés aux États-Unis. L’archéologue médicolégal Jay Silverstein, qui a joué un rôle déterminant dans cette découverte, a détaillé les étapes de cette longue enquête en tant qu’auteur invité pour la publication scientifique IFLScience.
L’homme au cœur de ce mystère est le soldat de première classe Charles McAllister. Il a combattu pour les forces américaines lors de la contre-offensive franco-américaine de l’Aisne-Marne. L’affrontement, qui s’est déroulé le 18 juillet 1918, a laissé « plus de 1 000 soldats américains » portés disparus, comme le souligne l’article du chercheur. Le point de bascule de cette affaire s’est produit des décennies plus tard. L’archéologue raconte : « Mais 85 ans plus tard, des archéologues français effectuant des fouilles de sauvegarde avant des travaux de construction sur ce qui aurait été le centre du champ de bataille ont découvert les restes de deux soldats américains. »
Deux soldats, deux destins dans les laboratoires militaires

Ces ossements ont été remis en 2004 au laboratoire central d’identification de l’armée américaine (CIL), la structure même où Jay Silverstein exerçait à cette époque. Le travail scientifique a d’abord permis de résoudre l’un des deux cas avec une grande rapidité. L’un des corps appartenait au soldat Francis Lupo, dont le nom était estampé en relief sur son portefeuille retrouvé à ses côtés. En 2006, ce militaire a pu être inhumé avec tous les honneurs militaires au cimetière national d’Arlington.
Le sort du second soldat fut tout autre. Identifié uniquement par la nomenclature CIL 2004-101-I-02, l’homme a été jugé impossible à identifier par les équipes de l’époque. Le dossier a été refermé et rangé dans les archives. Le scientifique n’a cependant jamais oublié cette affaire laissée en suspens.
Il a fallu attendre plus d’une décennie pour que l’enquête reprenne vie. « Mais environ 14 ans plus tard, » écrit Jay Silverstein, « alors que nous approchions du 100e anniversaire de la mort de ce soldat et de la fin de la Première Guerre mondiale, j’ai rouvert le dossier. » Le chercheur a entrepris ce travail colossal sur son propre temps libre, convaincu que des éléments tangibles pouvaient encore faire parler ces ossements centenaires.
Le labyrinthe des archives nationales

Pour réduire la longue liste des soldats portés disparus lors de ce conflit, Jay Silverstein a établi une méthode rigoureuse. Il comptait s’appuyer sur plusieurs facteurs clés, notamment « la date et le lieu de sa mort, ses possessions et ses caractéristiques biologiques, ». La mise en pratique de ce plan de recherche s’est avérée complexe en raison de l’organisation des archives militaires américaines.
Le chercheur détaille la nature de cet obstacle administratif : « Dans un monde idéal, il y aurait une base de données des disparus et je pourrais mener une recherche préliminaire basée sur sa taille, son schéma dentaire, son âge et son origine ethnique. Malheureusement, ces données ne résident que dans les dossiers militaires individuels stockés aux Archives nationales des États-Unis. Cela signifiait que je devais déterminer une liste restreinte de soldats possibles et demander leurs dossiers. »
Pour amorcer cette sélection, l’archéologue est parti d’une déduction logique liée aux conditions de la découverte. Puisque Francis Lupo reposait dans la même tombe anonyme que ces restes non identifiés, « il était facile de supposer qu’ils étaient morts à peu près en même temps, le 21 juillet 1918, et dans environ le même lieu. » Jay Silverstein a ensuite consulté les cartes militaires de la campagne militaire afin de trianguler les positions exactes des régiments présents dans ce secteur, ce qui lui a permis de restreindre sa recherche « à des centaines de disparus au combat, ».
Des boutons d’uniforme et une médaille militaire

Une fois la zone géographique délimitée, le spécialiste devait s’en remettre aux objets enterrés avec le corps pour affiner l’identification. L’uniforme du soldat inconnu recelait des éléments d’une importance capitale. « Les indices principaux étaient deux boutons sur son uniforme, l’un indiquait « WA » et l’autre comportait un « 2 » et un « D » séparés par deux fusils croisés. J’ai découvert que cela signifiait : I-02 avait été membre de la Garde nationale de l’État de Washington, 2e régiment, compagnie D, avant qu’ils ne soient nationalisés au sein de l’AEF. »
Ces insignes métalliques, associés à une médaille commémorative issue d’une campagne militaire menée contre le Mexique en 1916 également retrouvée sur la dépouille, ont constitué un filtre puissant. Grâce à ces éléments biographiques précis, l’archéologue a pu réduire sa liste de plusieurs centaines d’individus à seulement quatre hommes appartenant à la Compagnie D.
La phase finale de cette étape d’investigation a consisté à contacter le Centre national des archives du personnel (National Personnel Records Center) pour obtenir les dossiers médicaux de ces quatre soldats. En croisant les données relatives à la taille et les relevés dentaires, Jay Silverstein a pu isoler un profil unique correspondant aux restes exhumés en France : le soldat de première classe Charles McAllister.
L’ADN et l’ultime lettre avant le front
Afin d’obtenir une certitude absolue et de sceller l’enquête, le scientifique s’est tourné vers la génétique. Il a pris contact avec Beverly Dillon, la petite-nièce de Charles McAllister. La famille avait précieusement conservé la toute dernière lettre que son grand-oncle avait expédiée avant son départ pour les champs de bataille en France.
Une analyse d’ADN mitochondrial a été réalisée pour comparer le profil génétique de Beverly Dillon avec celui des ossements retrouvés dans la Marne. Les résultats du laboratoire ont apporté la confirmation finale attendue depuis 1918. « L’ADN mitochondrial de Beverly correspondait au soldat de première classe McAllister, » explique l’archéologue médicolégal. « Cela m’a donné suffisamment de données statistiques pour montrer qu’il était impossible que les restes appartiennent à quelqu’un d’autre. »
L’identification formelle de CIL 2004-101-I-02 met un terme à cent ans d’incertitude. Plus d’un siècle après être tombé sous le feu ennemi en Europe, le soldat Charles McAllister peut enfin retourner sur sa terre natale. Il sera inhumé avec les honneurs militaires dans sa ville d’origine, à Seattle.
Selon la source : popularmechanics.com