Aller au contenu
Un projet radical de barrage dans le détroit de Béring pourrait sauver le courant AMOC… ou aggraver la situation
Crédit: NASA/GSFC/JPL/MISR-Team -  Public Domain

Un projet titanesque face à l’urgence climatique

credit : lanature.ca (image IA)

L’océan Atlantique abrite un courant essentiel au maintien de nos équilibres globaux : la circulation méridienne de retournement de l’Atlantique, plus connue sous l’acronyme AMOC. Ce système complexe permet à l’Europe du Nord d’héberger une population importante dans un confort raisonnable, et de la nourrir presque entièrement sans avoir à recourir aux importations.

Son rôle va bien au-delà du continent européen. Ce courant freine de manière significative l’accélération drastique de l’élévation du niveau de la mer sur certaines portions du littoral atlantique de l’Amérique du Nord. Il permet également aux océans d’absorber suffisamment de dioxyde de carbone de l’atmosphère pour refroidir la planète de 0,2 degré. Face aux preuves suggérant qu’il faiblit et qu’il pourrait s’effondrer au cours de ce siècle, la communauté scientifique s’inquiète.

Dans ce contexte de crise, une proposition radicale a fait surface : construire un barrage gigantesque pour fermer le détroit de Béring. Avant d’aborder la faisabilité matérielle et les questions éthiques d’un chantier d’une telle ampleur, les chercheurs ont d’abord voulu vérifier si la théorie tenait la route sur le papier. La réponse obtenue suggère que l’idée pourrait fonctionner, à condition stricte que le calendrier soit parfaitement respecté.

Les leçons du passé et la mécanique des courants

credit : lanature.ca (image IA)

Vouloir agir à la convergence de l’océan Pacifique et de l’Arctique pour modifier un courant océanique situé de l’autre côté du globe peut paraître, au premier abord, dépourvu de logique. Le détroit de Béring a pourtant déjà été obstrué par la nature dans le passé, et pas uniquement lors des grandes périodes glaciaires. Ce phénomène explique d’ailleurs pourquoi la faune d’Asie et celle d’Amérique du Nord partagent de si nombreuses similitudes.

Les données paléoclimatologiques montrent que durant les époques où le détroit était physiquement bloqué, la circulation de l’AMOC affichait une bien plus grande stabilité que lorsque l’eau y circulait librement. Partant de cette observation historique, Jelle Soons, doctorant à l’Université d’Utrecht, et son directeur de thèse, le professeur Henk Dijkstra, ont entrepris de modéliser les impacts potentiels d’un blocage artificiel du détroit.

L’existence même du passage de Béring influence le climat car, en temps normal, l’eau s’écoule du Pacifique vers l’Arctique, apportant une eau dont la caractéristique principale est d’être exceptionnellement douce. Cet afflux réduit considérablement la salinité de l’Arctique. Une partie de cette eau adoucie contourne ensuite le Groenland pour atteindre l’Atlantique Nord. L’AMOC étant principalement menacée par l’apport d’eau douce supplémentaire provoqué par la fonte accélérée des glaces groenlandaises, le concept visant à rendre le flux arctique plus salé présente un intérêt théorique indéniable.

Un point de bascule critique et des effets pervers

credit : lanature.ca (image IA)

Face à la complexité extrême du système climatique, Jelle Soons et Henk Dijkstra devaient s’assurer de la validité de cette hypothèse. Leurs modèles, intégrant les courants existants et la réponse à une obstruction, indiquent que le barrage pourrait atteindre son objectif. En rendant le flux autour du Groenland plus salé, l’installation laisserait une marge permettant aux glaces groenlandaises de fondre plus rapidement sans provoquer l’effondrement immédiat du courant. Toutefois, ce scénario positif exige d’agir pendant que l’AMOC se situe encore à des niveaux historiquement normaux.

Plusieurs réserves fondamentales accompagnent ces conclusions. La première repose sur la nature même de l’étude : il s’agit d’une modélisation impossible à tester en grandeur nature, dont les déductions pourraient s’avérer erronées. La deuxième limite souligne qu’une telle infrastructure ne constituerait en aucun cas une « carte de sortie de prison » pour le climat mondial. Si le Groenland fond à une vitesse excessive, l’AMOC s’effondrera, avec ou sans barrage. Réduire les émissions de gaz à effet de serre demeure donc essentiel, ce projet n’offrant qu’une petite marge de manœuvre supplémentaire.

La troisième mise en garde apportée par les modèles est la plus surprenante. Si le détroit était fermé alors que la circulation atlantique est déjà considérablement affaiblie, l’intervention aggraverait la situation. Au lieu d’orienter une eau plus salée vers la mer du Labrador, l’effet principal du barrage serait d’augmenter la superficie de la glace de mer dans l’océan Arctique. Si ce phénomène comporte certains avantages, il aurait pour conséquence de réduire l’évaporation globale, rendant le flux sortant encore moins salin, agissant de fait comme un véritable « poison pour l’AMOC ».

Les calculs identifient un point de bascule précis : si le débit chute en dessous de 16,4 millions de mètres cubes par seconde, soit une baisse de 16 pour cent par rapport à ses niveaux initiaux, la construction du barrage empirerait le problème. Les scientifiques estiment qu’il est possible que nous ayons déjà atteint ce seuil critique, ou que nous l’atteignions assurément d’ici la fin d’hypothétiques travaux. En admettant que les principes généraux soient corrects, le calcul exact de ce point de bascule issu des premières modélisations doit être interprété avec « une dose de sel si grande qu’elle pourrait resaliniser l’Atlantique Nord ».

Les obstacles architecturaux et la menace géopolitique russe

credit : lanature.ca (image IA)

Au-delà de la théorie climatique, la question de la réalisation matérielle soulève des défis colossaux. Le détroit de Béring s’étend sur une largeur de 82 kilomètres, soit l’équivalent de 50 miles. Sa profondeur se limite majoritairement à environ 50 mètres, ou 170 pieds, ce qui explique pourquoi ce bras de mer a pu se refermer naturellement au cours de l’histoire lorsque le niveau des mers connaissait une baisse significative.

D’un point de vue purement technique, un tel projet d’ingénierie nécessiterait une fraction des matériaux composant la Grande Muraille de Chine, et un peu plus du double du volume mobilisé pour la digue de Saemangeum en Corée du Sud. Ce chantier se heurterait néanmoins à un environnement extrêmement hostile et bien moins accessible. La structure devrait en outre pouvoir résister à la pression continue et monumentale du flux d’eau, puisque c’est précisément sa fonction première.

Les obstacles les plus infranchissables ne seraient pas d’ordre physique, mais géopolitique. Sauver la circulation de l’Atlantique profiterait à l’ensemble du monde, mais les retombées bénéficieraient principalement au nord-ouest de l’Europe. Or, la géographie impose qu’exactement la moitié de l’édifice soit construite sur le territoire souverain de la Russie. Une telle configuration accorderait au gouvernement russe un levier stratégique inédit : le pouvoir de mettre l’Europe à genoux s’il lui prenait l’envie de détruire la moitié de l’infrastructure lui appartenant.

Un sacrifice écologique face au choix énergétique

credit : lanature.ca (image IA)

Si les implications diplomatiques et physiques semblent vertigineuses, l’impact sur le monde animal constitue une autre barrière majeure. L’érection d’un mur artificiel séparant ces deux étendues marines représenterait une véritable calamité pour d’innombrables espèces animales. Ce corridor naturel est vital pour de nombreuses créatures qui migrent à travers le détroit, notamment les impressionnantes baleines boréales dont le parcours serait définitivement entravé.

Ces travaux de recherche, publiés en libre accès dans la prestigieuse revue Science Advances, démontrent avant tout la fragilité et la sensibilité inouïe des mécanismes qui régissent notre climat global. L’étude vient rappeler de manière frontale que toute tentative de géo-ingénierie massive peut s’accompagner de conséquences en chaîne totalement inattendues, bouleversant des écosystèmes que nous peinons encore à modéliser avec précision.

Face à l’ampleur d’un tel projet, à l’incertitude scientifique qui l’entoure et aux menaces géopolitiques qu’il engendrerait inévitablement, l’humanité dispose peut-être d’une voie plus directe. Il serait probablement plus simple et plus efficace de réduire sans attendre notre consommation de charbon et de pétrole.

Selon la source : iflscience.com

facebook icon twitter icon linkedin icon
Copié!
Plus de contenu