Le mystère de Mallows Bay : l’histoire de la flotte fantôme du fleuve Potomac
Auteur: Mathieu Gagnon
Les vestiges silencieux d’un cimetière marin

Des structures de métal rouillé et des morceaux de bois délabrés percent la surface des eaux de Mallows Bay, sur le cours inférieur du fleuve Potomac, près de Nanjemoy, dans l’État du Maryland. Cet endroit paisible abrite les restes d’une préparation militaire colossale. Un cimetière aquatique spectaculaire regroupant plus d’une centaine de navires à vapeur construits pour la Première Guerre mondiale s’y cache, ponctué par des vestiges plus anciens datant de la guerre d’Indépendance américaine.
La présence de ces bateaux de l’époque de la Révolution s’explique de manière purement logique. Les eaux peu profondes et abritées de cette baie, situées le long d’un axe fluvial stratégique, constituaient un lieu naturel pour abandonner les vaisseaux hors d’usage. Selon les informations documentées par le journaliste spécialisé Tim Newcomb, le cimetière de la Première Guerre mondiale exige en revanche une analyse historique plus approfondie. Ces eaux abritent aujourd’hui l’une des collections d’épaves les plus diversifiées sur le plan historique dans l’hémisphère occidental, tout en offrant un refuge vital pour la faune locale.
Un programme de construction navale sans précédent

L’origine de cette flotte fantôme remonte à l’année 1917, immédiatement après l’entrée des États-Unis dans le premier conflit mondial. À cette période, l’administration du président américain Woodrow Wilson fonde la Emergency Fleet Corporation. La mission prioritaire de cette entité consiste à bâtir des navires marchands. Ces embarcations s’avèrent alors cruciales pour reconstituer les flottes des nations alliées, décimées par les sous-marins allemands, les U-Boote, qui coulent près de trois cents bateaux par mois au début de l’année 1917.
Pour répondre à cette urgence, un réseau improvisé de quarante chantiers navals répartis dans dix-sept États américains se met en mouvement afin d’assembler des navires en acier et en bois. Ce vaste programme de construction vise à exploiter les abondantes ressources forestières des États-Unis. L’objectif consiste à fournir rapidement aux puissances centrales une flotte marchande entièrement renouvelée. Les plans grandioses de l’administration se heurtent toutefois rapidement à des obstacles de production majeurs.
Des ambitions colossales transformées en échec technique

Entre 1917 et 1919, la cadence industrielle ne permet pas d’atteindre les objectifs fixés. Sur une commande initiale de mille unités, environ trois cents navires voient réellement le jour. Une part importante de cette production ne se révèle pas apte à prendre la mer. Un rapport publié par le National Trust for Historic Preservation précise que tous les vaisseaux étaient « troublés par des pannes mécaniques et des problèmes de construction. »
Aucun de ces navires ne parvient à traverser l’Atlantique vers l’Europe avant la fin des hostilités, bien que quelques-uns effectuent des transports de marchandises en direction de Hawaï. Cet effort national, évalué à trois cents millions de dollars, sombre avant d’avoir véritablement navigué. La flotte est finalement vendue pour la ferraille pour la modique somme de 750 000 dollars, la majorité des navires étant rachetés par la Western Marine & Salvage Company, une entreprise basée en Virginie.
Le démantèlement progressif des navires à vapeur

La société de récupération amarre d’abord les navires sur le Potomac pour les stocker, avant de les remorquer, par petits groupes, vers son installation d’Alexandria. Les ouvriers y dépouillent les bateaux de leurs métaux, en accordant une attention spécifique aux moteurs, aux chaudières à vapeur et aux hélices. Les coques en bois, dépourvues de valeur marchande, sont alors dirigées vers Mallows Bay. En 1925, trente-et-une de ces coques sont incendiées simultanément. Cet événement est recensé comme la plus importante destruction de navires en une seule fois dans l’histoire du pays.
La prolifération de ces épaves contraint les autorités de régulation à intervenir. Elles exigent que les coques soient attachées pour éviter qu’elles ne se détachent et ne dérivent dans le chenal de navigation. Six ans plus tard, l’entreprise accumule près de deux cents carcasses dans la baie. La crise économique de la Grande Dépression provoque la faillite de la Western Marine & Salvage Company, abandonnant définitivement cette flotte dans les eaux du Potomac. Plus tard, en 1942, lors de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement engage le chantier naval Sparrow’s Point de la Bethlehem Steel Corporation à Baltimore pour extraire les matériaux de construction navale encore exploitables.
Un sanctuaire écologique protégé par les autorités

Le site connaît une évolution inattendue au fil des décennies. Si Mallows Bay rassemble plus de deux cents navires à son apogée, une centaine de vestiges subsistent aujourd’hui. La décomposition de ces structures forge progressivement un nouvel habitat naturel pour la flore et la faune. L’impact écologique du site s’avère si déterminant qu’un projet des années 1960, visant à retirer les bateaux sabordés pour implanter une centrale électrique à proximité, est rejeté en bloc. L’écosystème généré par la flotte fantôme est alors jugé irremplaçable.
Ce cimetière maritime devient au fil du temps un lieu de prédilection pour les scientifiques, les observateurs d’oiseaux, les pêcheurs de bar et les amateurs d’histoire qui explorent les eaux en kayak. Cette valeur historique et environnementale permet au site de décrocher le statut de Trésor national par le National Trust en 2017. Deux ans plus tard, en 2019, la National Oceanic and Atmospheric Administration le désigne formellement comme un sanctuaire marin national, garantissant la préservation de cet espace où la vie sauvage prospère au cœur des reliques nautiques.
Selon la source : popularmechanics.com