En 2009, une immense carcasse de baleine découverte au fond du Pacifique a été observée par des scientifiques pendant 15 ans
Auteur: Mathieu Gagnon
Le théâtre des abysses et une découverte rare

Lorsqu’un géant marin termine sa vie après avoir englouti d’innombrables proies, sa dépouille plonge irrémédiablement vers le fond de l’océan. Dans ces profondeurs abyssales, la carcasse en décomposition peut reposer pendant des années, voire des décennies. Ce vestige se transforme alors en un véritable festin pour une multitude d’animaux, qu’ils soient minuscules ou imposants, conservant ainsi une présence massive dans l’écosystème océanique.
Pour les biologistes marins, tomber par hasard sur ce phénomène appelé chute de baleine est comparable à la découverte d’un filon d’or, une occasion qui ne se présente que très rarement. Grâce à un coup de chance couplé à un travail acharné, des scientifiques de l’organisation Ocean Networks Canada ont obtenu une place de choix pour observer ce processus. L’équipe a détecté ce spécimen pour la première fois en 2009.
Des photographies et des séquences vidéo illustrent la façon dont ce banquet sous-marin de quinze ans s’est déroulé. Au moment de sa découverte initiale, la dépouille reposait déjà sur le fond marin depuis plusieurs années. Les scientifiques ont ensuite revisité le site à l’aide de caméras télécommandées lors d’expéditions successives menées en 2012, 2020, 2023 et 2024.
Les dimensions colossales d’un vestige sous-marin

Ce site d’observation spécifique a été baptisé le squelette de Clayoquot. Il se situe à une profondeur vertigineuse de 1 288 mètres, soit 4 226 pieds, au large de la côte de l’île de Vancouver. Cette zone se trouve dans la région nord-est de l’océan Pacifique.
Les dimensions du corps atteignent la taille impressionnante de 16,5 mètres, soit 54 pieds, mesurés de la tête à la queue. Ce volume représente une quantité massive de viande, de graisse et d’autres matières hautement calorifiques directement disponibles pour nourrir la faune locale.
En se basant sur cette taille imposante et sur le lieu précis de son dernier repos, les experts estiment qu’il s’agit probablement d’une baleine grise. L’espèce exacte de l’animal n’a toutefois pas pu être déterminée avec une certitude absolue par les chercheurs.
L’évolution d’un écosystème complexe autour des ossements

Durant ces quinze années de suivi rigoureux, l’équipe a répertorié des dizaines d’espèces sur le site. Parmi elles figurent des vers « zombies » mangeurs d’os, des palourdes ou encore des escargots, tous spécialement adaptés pour se nourrir des chutes de baleines. Les invertébrés ont dominé la scène, bien qu’au moins trois espèces de poissons des grands fonds y aient fait une brève apparition.
Les acteurs de cet écosystème ont radicalement changé au fil du temps. Les observations montrent que le cycle est passé par quatre stades distincts de décomposition, attirant des populations différentes à chaque étape du processus.
Un élément constant tout au long de cette période est la présence de bactéries oxydant le soufre. Ces micro-organismes forment un revêtement blanc et duveteux sur les os de l’animal. Entre 2012 et 2023, ces tapis bactériens ont continué à s’étendre, s’appropriant lentement une part toujours plus grande de la surface du squelette.
L’impact de l’oxygène sur le rythme de la décomposition

Les chercheurs évaluent que le stade sulfophile se déroulait depuis plus de 21 ans au moment de la dernière observation en 2024. Leurs projections indiquent que cette phase devrait vraisemblablement se maintenir pendant au moins une décennie supplémentaire.
Cette longévité s’avère relativement importante si on la compare à d’autres chutes de baleines étudiées par le passé. Une partie de l’explication réside dans la localisation géographique du site, situé exactement en bordure d’une zone de minimum d’oxygène, communément abrégée en ZMO.
En raison de ces niveaux d’oxygène particulièrement bas, certaines espèces marines sont dissuadées de s’approcher de la zone. Ce manque d’activité biologique ralentit directement le rythme global de la décomposition des restes du cétacé.
Les conséquences climatiques et l’avenir des zones mortes

Ces zones de minimum d’oxygène sont parfois désignées sous le terme évocateur de « zones mortes ». Un fait avéré est que ces espaces s’étendent aujourd’hui à travers les océans du monde entier sous l’effet direct du changement climatique. En conséquence, l’équipe suggère que les chutes de baleines pourraient subsister encore plus longtemps dans le futur. Cette situation pourrait s’avérer être une bonne nouvelle pour les scientifiques opportunistes, mais elle risque d’entraîner des conséquences imprévues dans l’océan au sens large.
La récente étude publiée dans la revue Frontiers in Marine Science détaille ces perspectives. « Nous avançons que la fonction écosystémique des chutes de baleines et la biodiversité associée pourraient être menacées par l’expansion généralisée des environnements à faible teneur en oxygène des fonds marins sur la marge de Cascadia », conclut le document scientifique.
L’analyse précise le mécanisme en jeu pour la séquestration du carbone. « Dans les ZMO, les carcasses de baleines peuvent persister plus longtemps en raison de l’exclusion des charognards et d’autres faunes consommatrices de baleines […], ainsi que des taux de décomposition microbienne ralentis des matériaux de chute de baleines […], augmentant la séquestration du carbone à long terme au fond de la mer », ajoute le texte.
Selon la source : iflscience.com