Comme Mars n’arrivera pas selon le calendrier de Musk, voici pourquoi viser 2084 pourrait être réaliste
Auteur: Mathieu Gagnon
Un horizon martien repoussé au profit de la Lune
Alors que la mission Artemis II est en route vers la Lune, les ambitions d’envoyer des humains sur Mars sont redéfinies. L’entreprise SpaceX a elle-même réorienté son attention vers les missions lunaires, confirmant qu’une expédition martienne est reportée loin dans le futur. Le délai dépendra de la volonté politique, de la rapidité des avancées technologiques et de la sévérité des autres exigences pesant sur les ressources mondiales.
Il reste envisageable que l’humanité n’atteigne jamais ce but. Les raisons d’un tel abandon incluent notre propre autodestruction ou la découverte potentielle d’une vie martienne par nos robots, ce qui nous pousserait à préserver cet environnement des bactéries terrestres que nous transporterions inévitablement.
Cependant, si les missions habitées vers Mars sont simplement différées et non annulées, un objectif temporel précis s’avère nécessaire. Cette cible doit offrir un délai plus généreux que la célèbre déclaration de John F. Kennedy, « Avant que cette décennie ne s’achève », tout en restant suffisamment proche pour ne pas être jugée non pertinente. C’est dans cette perspective que la date du 10 novembre 2084 s’impose. Ce jour ne marque pas un anniversaire passé, mais correspond au prochain transit de la Terre visible depuis Mars, un événement céleste rare.
La mécanique complexe des transits planétaires

Aujourd’hui, les transits sont principalement évoqués dans la recherche d’exoplanètes situées dans d’autres systèmes stellaires, les astronomes détectant leur présence lorsque ces corps assombrissent la lumière de leur étoile en passant devant elle. Bien avant l’acquisition de cette capacité technique, l’étude des transits à l’intérieur du Système solaire a permis d’approfondir notre connaissance de l’univers.
Les planètes intérieures orbitent autour du Soleil plus rapidement que les planètes extérieures, les dépassant fréquemment sur la trajectoire interne. Si les orbites de toutes les planètes se trouvaient parfaitement sur un même plan, un observateur situé sur une planète extérieure verrait systématiquement la planète intérieure traverser le disque solaire. Ce phénomène est connu depuis que Johannes Kepler a prédit les transits de Vénus et de Mercure pour l’année 1631.
En réalité, bien que les orbites du Système solaire soient presque sur le même plan, leur alignement n’est pas absolu. Dans la grande majorité des cas, la planète intérieure semble passer au nord ou au sud du Soleil. Les transits ne se produisent que lors de rares occasions, lorsque deux planètes traversent simultanément et précisément le plan planétaire au moment de leur alignement. Depuis la Terre, seuls les transits de Mercure et de Vénus sont observables. Inversement, depuis Mars, il est possible d’assister aux transits de la Terre.
Mercure tournant très rapidement autour du Soleil, ses transits sont les plus fréquents. Ils se produisent 13 à 14 fois par siècle, selon un cycle variable espaçant chaque passage de trois à 13 ans. Les prochains auront lieu dans six et 13 ans. Les transits de Vénus, beaucoup plus rares et célèbres, surviennent par paires espacées de huit ans, séparées par des périodes alternées de 105 et 122 ans. Quiconque a manqué le transit de Vénus en 2012 devra patienter jusqu’en 2117 pour en observer un autre, à moins de quitter la Terre.
Des mesures astronomiques aux expéditions terrestres

L’étude des transits est intimement liée à l’exploration géographique, comme en témoigne la mission du capitaine James Cook lors du transit de Vénus en 1769. Le succès des prédictions de Johannes Kepler concernant Mercure et Vénus avait déjà servi à confirmer ses propres lois sur le mouvement planétaire. En 1677, Edmund Halley s’était rendu sur l’île de Sainte-Hélène pour observer le transit de Mercure, profitant de ce voyage pour cartographier les étoiles de l’hémisphère sud.
Edmund Halley avait compris que les transits permettaient de calculer la distance séparant la Terre du Soleil. Pour y parvenir, il fallait chronométrer le début et la fin du phénomène depuis des lieux très éloignés, puis analyser les différences de temps. Cette contrainte imposait de réaliser des observations sur des sites aussi distants que possible. Les scientifiques furent ainsi encouragés à organiser des expéditions, saisissant l’occasion d’étudier des régions du monde jusqu’alors ignorées par la science européenne.
Le transit de Vénus de 1769 représentait une opportunité d’établir l’échelle du Système solaire avec une précision inédite. Le phénomène devait se produire de nuit sur le continent américain, tandis que l’Europe de l’Ouest offrait une position adéquate pour l’une des extrémités de la base de mesure. Le site opposé optimal se trouvait dans le Pacifique Sud. Les relevés depuis un navire en mouvement étant inutilisables, l’île de Tahiti, dont les Européens venaient de prendre connaissance, offrait un cadre idéal, justifiant l’envoi de James Cook.
Les mesures prises par James Cook se révélèrent meilleures que la plupart de celles de ses contemporains, mais elles manquaient de l’exactitude espérée par ce perfectionniste. Cet échec relatif le poussa à racheter sa mission par un autre exploit, déclenchant la périlleuse cartographie de la côte est de l’Australie avec des détails sans précédent. Si cette entreprise a précipité la tragédie infligée aux Australiens autochtones, elle demeure l’une des plus grandes prouesses de navigation de l’histoire humaine.
Observer la Terre depuis l’espace lointain
Il existerait une résonance historique si les futurs transits planétaires servaient de catalyseur à l’exploration d’autres mondes. Des images de la silhouette de notre « pâle point bleu » traversant le disque de l’étoile qui nous maintient en vie pourraient offrir un moment d’unité mondiale, rappelant ce que les habitants de la Terre partagent. La plupart des transits terrestres offrent par ailleurs l’opportunité de voir la Lune transiter, précédant ou suivant sa planète devant le Soleil.
Des robots explorateurs ont la capacité technique de transmettre ces images vers la Terre. Cependant, la portée symbolique serait décuplée si des astronautes humains, ou les résidents d’une base scientifique établie sur place, recueillaient les données et décrivaient cette expérience en direct.
L’observation d’un transit ne se limite pas à Mars. Le passage de la Terre devant le Soleil sera visible depuis de nombreux objets de la ceinture d’astéroïdes. La sonde Cassini a par exemple été témoin d’un transit de Vénus depuis les environs de Saturne. La contrainte visuelle repose sur la distance : plus l’observateur s’éloigne du Soleil, plus l’étoile et la planète apparaissent minuscules, exigeant un grossissement optique extrême pour être discernées.
Un calendrier impitoyable dicté par les orbites
Pour ceux qui considèrent qu’assister à un transit de la Terre depuis Mars par des humains constitue un objectif inspirant, le 10 novembre 2084 représente la seule cible réaliste. Contrairement aux observateurs terrestres d’un transit de Vénus qui obtiennent une seconde chance huit ans plus tard, les transits de la Terre vus de Mars sont séparés par des écarts successifs d’un siècle, de 79 ans et de 25 ans.
Le dernier transit de la Terre observable depuis la planète rouge s’est produit en 1984. Il a eu lieu durant une période d’accalmie spatiale où aucune sonde d’exploration n’était opérationnelle sur place. Le phénomène qui suivra celui de 2084 n’interviendra qu’en 2163, une date qui dépasse l’espérance de vie de toute personne actuellement en vie. Bien que l’année 2084 paraisse lointaine, une part importante de la population mondiale actuelle a de réelles chances de vivre assez longtemps pour regarder cette diffusion si elle se concrétise.
L’idée que ce phénomène cosmique puisse marquer un tournant pour l’humanité a été explorée par l’auteur Arthur C. Clarke dans une nouvelle. Préfigurant le roman « The Martian », il y imaginait un astronaute mourant, coincé sur Mars, observant l’événement. Son texte a été rédigé en 1971, à l’apogée des missions Apollo et de l’optimisme concernant les calendriers d’exploration interplanétaire.
Dans ce récit, l’astronaute d’Arthur C. Clarke ne regardait pas l’événement de 2084, mais bien celui de 1984. À cette époque, l’idée que des humains puissent poser le pied sur la planète rouge en seulement 13 ans était jugée plausible. L’histoire a démontré une autre réalité : il a fallu 54 ans à l’humanité simplement pour dépasser de nouveau l’orbite de la Lune.
Selon la source : iflscience.com