Qu’est-ce que l’Acheuléen, la plus longue phase culturelle de l’histoire humaine ?
Auteur: Mathieu Gagnon
L’émergence d’une révolution technologique

Il y a un peu moins de deux millions d’années, un hominine préhistorique vivant en Afrique a franchi un cap cognitif majeur. Cette avancée lui a permis de fabriquer un type d’outil en pierre nettement supérieur à tout ce qui existait auparavant. Connu sous le nom de technocomplexe acheuléen, ce modèle culturel primordial s’est ensuite diffusé à travers l’Europe et l’Asie, où il est resté l’industrie dominante pendant environ 1,75 million d’années.
Bien qu’il s’agisse de la plus longue période culturelle de l’histoire de la lignée Homo, de nombreuses interrogations fondamentales demeurent. Pour tenter d’éclaircir ces zones d’ombre, un groupe de vingt chercheurs venus du monde entier s’est récemment réuni au Musée de l’Homme, à Paris. L’objectif de cette rencontre était de discuter de la signification exacte du mot Acheuléen et des multiples façons dont cette technologie se manifeste sur les sites archéologiques répartis sur la planète.
Au-delà du simple biface

L’industrie acheuléenne tire son nom du site français de Saint-Acheul, où l’archéologue Gabriel de Mortillet a décrit ce technocomplexe pour la première fois en 1872. À l’origine, l’Acheuléen était principalement associé à la présence de grands bifaces. Ces outils antiques, encore considérés aujourd’hui comme la marque de fabrique de cette culture, sont taillés sur leurs deux faces pour créer un bord tranchant et symétrique.
Ces objets représentent une amélioration technique considérable par rapport aux technologies plus anciennes. L’industrie oldowayenne qui la précédait se composait généralement de noyaux de pierre dont des éclats étaient retirés sur une partie de la surface afin d’obtenir un bord coupant. L’émergence de l’Acheuléen est ainsi perçue comme une transition technologique majeure, marquant une rupture entre les premiers représentants du genre Homo et des espèces ultérieures plus avancées.
Un saut cognitif et comportemental

Une nouvelle étude publiée dans la revue Evolutionary Anthropology résume les discussions de la table ronde parisienne. Les auteurs y soulignent que la définition de l’industrie acheuléenne reste quelque peu floue et suggèrent que cette culture implique bien plus que de simples outils. Elle se caractérise en réalité par un ensemble de capacités cognitives et de comportements culturels. « Notre définition de l’Acheuléen ne devrait pas être réduite à une simple présence/absence de bifaces dans les assemblages lithiques, » écrivent les chercheurs.
« Nous soutenons que l’Acheuléen est mieux compris comme un vaste technocomplexe de comportements technologiques qui le distinguent de l’Oldowayen précédent, ce qui marque un saut cognitif, » précisent-ils. « Ceux-ci incluent la capacité de produire de grands éclats et de les façonner davantage en outils standardisés préconçus, des séquences de réduction fragmentées et l’organisation hiérarchique de la taille, » poursuivent les scientifiques.
La présence de grands outils tranchants tels que les bifaces et les hachereaux ne serait donc que « la manifestation la plus visible de ces comportements ». Les fondements cognitifs de l’Acheuléen pourraient être liés à des pratiques de chasse spécialisées et à la capacité de fabriquer du feu.
Le mystère des origines et des inventeurs

L’Acheuléen a perduré pendant une période extrêmement longue et a été adopté à travers l’Afrique et l’Eurasie. Malgré cela, les chercheurs présents à la table ronde ont convenu à l’unanimité que notre compréhension de l’évolution humaine demeure trop fragmentée pour identifier avec précision quels membres de la lignée Homo ont inventé ou utilisé ce technocomplexe.
Les traces de ces outils ont en effet été découvertes dans des régions occupées à différentes époques par une multitude d’espèces. Parmi les candidats potentiels, les experts citent Homo erectus, Homo ergaster, Homo antecessor, Homo longi, les Néandertaliens ou encore les humains modernes. Cette incroyable diversité de profils illustre toute la complexité d’attribuer une culture d’une telle envergure à un seul groupe d’hominines.
Une lente expansion à travers les continents

Les données actuelles indiquent que l’Acheuléen a probablement émergé en Afrique de l’Est, même si l’hominine responsable de son développement ou de son introduction en Eurasie reste inconnu. La situation se complique lorsqu’on observe que ces outils apparaissent au Moyen-Orient et en Inde il y a environ 1,7 million d’années, mais n’atteignent l’Europe que près d’un million d’années plus tard. En Espagne, par exemple, quelques bifaces acheuléens ont été datés d’il y a environ 900 000 ans, puis il a fallu attendre 400 000 ans pour que ces ustensiles deviennent courants en Europe occidentale.
Des recherches antérieures ont mis en évidence la possibilité d’une seconde vague de l’Acheuléen qui se serait propagée à travers le Royaume-Uni il y a un demi-million d’années. À ce stade de l’Histoire, les bifaces sont devenus considérablement plus symétriques et raffinés. Les spécialistes formulent l’hypothèse que ces outils perfectionnés seraient l’œuvre d’une sorte d’hominine pré-néandertalien, bien que des travaux supplémentaires soient indispensables pour en identifier formellement l’auteur.
Selon la source : iflscience.com