L’Amérique du Sud, dernier continent peuplé, a été colonisée par des groupes liés à l’Australasie
Auteur: Mathieu Gagnon
Une terre peuplée tardivement, au cœur d’une énigme génétique

L’Amérique du Sud a constitué l’ultime étape du grand tour du monde de l’humanité. Le continent n’a été peuplé que des dizaines de millénaires après que notre espèce se soit établie sur toutes les autres masses terrestres, à l’exception notable de l’Antarctique. L’occupation de cette vaste région ne s’est pourtant pas déroulée de manière simple et ordonnée. Elle a plutôt été le théâtre de trois vagues successives d’immigrants, impliquant notamment un groupe jusqu’alors inconnu, directement lié aux populations actuelles d’Australasie.
Le peuplement des Amériques représente un véritable casse-tête pour les chercheurs, l’histoire génétique du continent demeurant en grande partie inexplorée. Pour résoudre cette énigme complexe, les auteurs d’une nouvelle étude ont analysé les génomes de 128 individus vivant sur un territoire s’étendant du Mexique à l’Argentine. Les scientifiques ont ensuite comparé ces données inédites à une base de données existante regroupant des génomes anciens provenant d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale.
Les deux premières vagues migratoires confirmées

Les premiers résultats de ces analyses sont venus confirmer les théories préalablement établies par les précédentes recherches archéologiques et génétiques. Les données attestent qu’une première vague de colonisateurs a pénétré dans la région il y a environ 12 500 ans. Ce groupe initial est étroitement lié à la culture Clovis, une population qui vivait en Amérique du Nord.
À la suite de ces pionniers, une seconde population est arrivée il y a environ 9 000 ans. Contrairement à la première vague, ce deuxième groupe montre une affinité génétique beaucoup plus forte avec les groupes autochtones d’aujourd’hui. Cette succession met en évidence la complexité des dynamiques migratoires sur le continent sud-américain.
Une troisième dispersion longtemps restée invisible

Au-delà de ces deux mouvements de population connus, les auteurs de l’étude apportent un éclairage inédit. Ils expliquent que « presque tous les Sud-Américains autochtones actuels… montrent une affinité génétique distincte, montrant une troisième dispersion jusqu’alors méconnue en Amérique du Sud. » Ce signal génétique particulier est apparu pour la première fois dans les Caraïbes, il y a environ 2 500 ans, avant de se propager à travers l’ensemble du continent.
Les surprises révélées par l’analyse des génomes vont encore plus loin. Les chercheurs ont découvert un fait fascinant : cinq groupes actuels d’autochtones amazoniens sont porteurs de gènes que l’on retrouve de manière identique chez les populations autochtones d’Australasie.
La rencontre de la Béringie et l’héritage des Ypykuéra

Face à cette découverte, les auteurs de l’étude soupçonnent que les lointains ancêtres de ces communautés amazoniennes se sont accouplés avec une lignée asiatique nommée Ypykuéra. Cette lignée spécifique est décrite par les spécialistes comme un « clade frère des Australasiens actuels. »
Les chercheurs estiment que les Ypykuéra vivaient en Béringie, cet ancien pont terrestre qui reliait autrefois l’Alaska à la Sibérie. C’est dans cet environnement hostile qu’ils se seraient mélangés aux ancêtres des Amazoniens modernes, il y a environ 10 000 ans.
Aujourd’hui, l’ascendance Ypykuéra ne représente qu’environ deux pour cent des génomes de ces populations sud-américaines. Le fait que ce faible pourcentage soit resté constant pendant dix millénaires suggère qu’il devait apporter un avantage évolutif quelconque. Pour approfondir cette piste, les chercheurs ont traqué les signaux de sélection positive dans les génomes de ces individus, découvrant que plusieurs gènes liés aux Ypykuéra semblent s’être enrichis au fil du temps.
Des avantages évolutifs essentiels à la survie

Parmi ces éléments génétiques, un gène de fertilité appelé LINC00871 est fortement associé à l’ascendance Ypykuéra. Celui-ci montre plus de preuves de sélection positive que tout autre gène présent dans ces génomes. D’autres gènes liés à l’Australasie, contribuant à l’immunité, à la signalisation de l’insuline ou à la progression du cancer, affichent des signaux de forte sélection positive chez les Sud-Américains autochtones modernes.
Les auteurs résument la portée de cette découverte biologique de la manière suivante : « Ensemble, ces résultats indiquent que plusieurs régions génomiques partageant des allèles avec les Australasiens actuels étaient probablement des cibles de sélection positive… [et] pourraient avoir façonné l’histoire sanitaire et adaptative des populations autochtones américaines. »
Autrement dit, les gènes que certains groupes amazoniens partagent avec les autochtones d’Australasie pourraient avoir joué un rôle crucial en permettant leur survie. Cet héritage les a accompagnés lorsqu’ils se sont répandus dans des zones jusqu’alors inhabitées de la demeure la plus récente de l’humanité. L’intégralité de ces recherches est publiée dans la revue Nature.
Selon la source : iflscience.com