La fonte rapide des plateformes glaciaires antarctiques pourrait faire monter le niveau des mers bien plus vite que prévu
Auteur: Mathieu Gagnon
Le niveau des mers face à la fonte antarctique
Le niveau mondial des mers pourrait s’élever à une vitesse bien supérieure aux attentes, comme le suggère une nouvelle étude publiée dans la revue Nature Communications. La cause principale réside dans le réchauffement des océans, qui semble faire fondre les barrières de glace de l’Antarctique par le dessous beaucoup plus rapidement que prévu. Ces plateformes de glace, qui constituent les prolongements de gigantesques glaciers flottant à la surface de l’eau, agissent comme des contreforts. Elles freinent l’écoulement de gigatonnes de glace vers la mer.
Des chercheurs norvégiens ont mis en évidence que de longues rainures semblables à des canaux, situées sur la face inférieure de ces barrières de glace, peuvent piéger l’eau de mer relativement chaude. Cette configuration augmente fortement la fonte locale. Les implications de cette dynamique se ressentent à l’échelle mondiale. Si les barrières de glace de l’Antarctique s’amincissent et s’affaiblissent, la course vers le bas de la glace située derrière elles peut s’accélérer. Ce processus fait avancer de manière rapide d’énormes quantités de glace qui tombent en cascade dans l’océan, provoquant une élévation du niveau des mers dans le monde entier bien plus forte que les projections actuelles.
Ce phénomène a déjà été observé dans d’autres régions de l’Antarctique. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, connu sous le sigle GIEC, a identifié l’instabilité des barrières de glace polaires comme un facteur de risque majeur mais encore mal compris. Cette instabilité pourrait conduire à une élévation du niveau de la mer beaucoup plus rapide et sévère que ce que prédisent la majorité des modèles actuels.
L’impact de la géométrie de la glace sur la température de l’eau

L’équipe de recherche a sélectionné la barrière de glace de Fimbulisen, dans l’Antarctique de l’Est, comme étude de cas. Les travaux montrent que la forme de la base de la barrière de glace peut modifier fortement la façon dont l’eau de l’océan se déplace en dessous. Aux endroits où la face inférieure est creusée de canaux, la circulation crée de petites cellules de renversement qui maintiennent une eau plus chaude en place sous la glace au lieu de la laisser passer rapidement.
À l’intérieur de ces canaux, les taux de fonte peuvent augmenter d’environ un ordre de grandeur au niveau local. En termes simples, la géométrie de la barrière de glace contribue à décider où va la chaleur de l’océan et à quel point cette chaleur devient destructrice. Le chercheur Tore Hattermann, affilié au iC3 Polar Research Hub basé à Tromsø, en Norvège, et auteur principal de l’étude, apporte des précisions sur ce mécanisme.
« Nous avons découvert que la forme de la face inférieure de la barrière de glace n’est pas seulement une caractéristique passive. Elle peut activement piéger la chaleur de l’océan exactement dans les endroits où une fonte supplémentaire importe le plus, » explique Tore Hattermann.
La fragilité inattendue de l’Antarctique de l’Est
La barrière de glace de Fimbulisen se situe dans l’Antarctique de l’Est, une zone géographique reconnue comme plus froide. Par conséquent, cette région est généralement considérée comme moins immédiatement menacée que le reste du continent blanc. Les données recueillies lors de cette étude viennent pourtant nuancer cette certitude.
« Nous avons observé sous la barrière de glace de Fimbulisen que même de petites quantités d’eau plus chaude peuvent considérablement augmenter la fonte à l’intérieur des canaux, » indique Tore Hatterman. « En conséquence, les canaux peuvent s’agrandir et, dans le pire des cas, affaiblir la stabilité de l’ensemble de la barrière de glace. »
Qin Zhou, qui a codirigé l’étude avec l’équipe norvégienne, complète cette analyse. « Ce qui est frappant, c’est que même de modestes afflux d’eau profonde plus chaude peuvent avoir un effet important lorsque la base de la barrière de glace est canalisée. Cela signifie que certaines barrières de glace que les scientifiques considèrent habituellement comme froides pourraient être plus fragiles que prévu, » précise l’expert.
La cartographie et la modélisation sous-marine

Afin de parvenir à ces conclusions, les chercheurs ont combiné une carte détaillée de la face inférieure de la barrière de glace avec un modèle à haute résolution de la cavité océanique sous Fimbulisen. Les scientifiques ont comparé des cas comportant une base de glace plus lisse avec une base canalisée plus réaliste. Ces tests ont été réalisés dans des conditions océaniques plus froides et dans un environnement océanique légèrement plus chaud.
Cette méthodologie rigoureuse a permis d’isoler l’effet précis des canaux sur l’écoulement de l’eau, le mélange des courants et la fonte. L’étude s’appuie en parallèle sur des observations de terrain antérieures menées dans cette région spécifique. Les résultats démontrent la valeur d’une approche qui combine des mesures à long terme avec une modélisation capable de résoudre de petites caractéristiques invisibles sous la glace.
Le travail de collecte des données brutes a nécessité un investissement humain majeur. Tore Hattermann a lui-même passé des centaines de jours à camper directement sur les barrières de glace de l’Antarctique afin de documenter l’évolution de ces environnements extrêmes.
Les conséquences pour les modèles climatiques et les politiques côtières

Les implications plus larges de cette découverte se révèlent sérieuses pour le système climatique global. Une fonte plus rapide à l’intérieur des canaux peut rendre ces sillons plus profonds et plus larges, ce qui provoque un amincissement inégal dans la partie la plus profonde de la barrière de glace. Ce processus réduit la résistance structurelle de la plateforme et affaiblit sa capacité à retenir les glaciers immenses qui l’alimentent en amont.
« Les modèles climatiques actuels ne capturent pas cet effet, » avertit Tore Hattermann. « Cela signifie qu’ils risquent de sous-estimer la sensibilité des barrières de glace ‘froides’ le long du littoral de l’Antarctique de l’Est aux petits changements ou au réchauffement des eaux côtières. De tels changements ont déjà été observés, et il est projeté qu’ils augmentent à l’avenir. »
La prise en compte de ces petites caractéristiques de manière réaliste demeure primordiale pour les modèles de calotte glaciaire et de climat. L’impact s’étend aux politiques publiques, puisque les décisions relatives à la planification et à l’adaptation des littoraux dépendent de projections de niveau de la mer crédibles. Sur le plan écologique, l’évolution de la distribution de l’eau de fonte influence la circulation océanique et les écosystèmes marins tout autour de l’Antarctique. Les détails de la publication s’intitulent « Channelized topography amplifies melt-sensitivity of 1 cold Antarctic ice shelves », publiés dans la revue Nature Communications en 2026 sous la référence numérique suivante : 10.1038/s41467-026-71828-8.
Selon la source : phys.org