Une mer remplie de bombes de la Seconde Guerre mondiale cache un danger encore plus inquiétant dans les poissons
Auteur: Mathieu Gagnon
L’arsenal englouti des deux guerres mondiales

Au large des côtes allemandes, un héritage militaire toxique menace silencieusement les écosystèmes. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, les puissances alliées ont imposé un désarmement massif et précipité à l’Allemagne, transformant les fonds marins en de véritables décharges d’artillerie. Ces vestiges se sont ajoutés aux épaves navales et aux restes de batailles des deux conflits mondiaux, créant une situation environnementale critique.
Selon une synthèse rédigée par la journaliste Ashley Tysiac pour le magazine Popular Mechanics, la mer du Nord abrite à elle seule près de 1,3 million de tonnes métriques de munitions conventionnelles non explosées. Ces stocks sous-marins comprennent des obus, des roquettes ou encore des torpilles. La mer Baltique voisine est tout aussi touchée, dissimulant 300 000 tonnes d’armes conventionnelles supplémentaires, auxquelles s’ajoutent 30 000 tonnes d’agents de guerre chimique.
Si ces bombes à retardement représentent un danger physique évident pour les navires et les activités humaines en surface risquant de croiser leur chemin, le péril majeur se situe sur le plan biologique. Les scientifiques alertent aujourd’hui sur une menace invisible mais potentiellement plus dévastatrice pour la survie des écosystèmes locaux.
La fuite chimique au cœur des sédiments marins

L’usure du temps fait son œuvre sur ces arsenaux immergés. Enfouis ou posés sur les fonds marins, les obus et les autres dispositifs voient leurs enveloppes métalliques se corroder peu à peu, libérant ainsi des substances chimiques dangereuses directement dans l’océan. Les résidus toxiques s’infiltrent lentement dans les sédiments, modifiant la composition chimique de l’environnement immédiat des épaves.
Le projet de recherche North Sea Wrecks (NSW) a mené des études approfondies entre 2018 et 2023 pour évaluer l’étendue de cette pollution. Les analyses menées au milieu de ces cimetières militaires ont confirmé la présence de sous-produits toxiques liés aux munitions, notamment du trinitrotoluène (TNT), dans les sédiments marins ainsi que dans les organismes évoluant à proximité des sites de déversement.
D’autres examens en laboratoire ont ciblé l’épave du SMS Ariadne, un navire de la marine impériale allemande coulé lors de la Première Guerre mondiale. Les tests effectués sur l’eau, les sédiments et les tissus prélevés autour de ce croiseur ont révélé que les poissons nageant dans cette zone présentaient des maladies du foie directement liées à la contamination par le TNT. Les données scientifiques montrent par ailleurs que le taux de mortalité d’une population de poissons augmente proportionnellement à la concentration de trinitrotoluène présente dans l’eau.
Une faune marine frappée par la maladie

L’un des indicateurs les plus préoccupants de cette crise écologique réside dans l’état de santé de la faune riche et diversifiée locale, et plus particulièrement des poissons plats. Ces animaux absorbent d’importantes quantités de résidus. Les chercheurs ont relevé des traces alarmantes de TNT et de ses métabolites dans les tissus musculaires de ces spécimens vivant près des munitions non explosées, avec des concentrations enregistrées atteignant 4 nanogrammes par gramme.
Le journaliste Stav Dimitropoulos a pu observer cette réalité scientifique en temps réel. Embarqué à bord du navire de recherche Heincke aux côtés des experts de l’Institut Alfred Wegener pour la recherche polaire et marine (AWI), il a assisté à l’examen de poissons gravement malades issus de la mer du Nord, dont les tissus présentaient des grosseurs rosâtres, signe clinique d’un cancer. L’enquête est documentée en détail dans la publication de Popular Mechanics.
Dans son témoignage direct, l’auteur décrit les manipulations du personnel à bord : « De retour sur le Heincke, dans l’un de ses laboratoires, les scientifiques de l’AWI ont disséqué les poissons encore vivants et retiré les intestins. Ils ont rapidement placé les échantillons, comprenant des spécimens de bile, de foie, de filet et de reins, dans de l’azote liquide pour les préserver en vue d’une analyse génétique et protéique ultérieure. Parmi les poissons plats capturés par les chercheurs du Heincke figuraient des limandes communes (Limanda limanda), que l’on trouve dans les fonds sableux et vaseux de la mer du Nord et de la Baltique. Cette espèce, souvent un aliment de base dans les cuisines côtières européennes, est prisée pour sa texture délicate et sa saveur douce et dépasse rarement 20 centimètres de long. L’équipe a trouvé les tissus des limandes communes parsemés de petits nodules d’une couleur rosâtre maladive. Ceux-ci sont indicatifs d’un cancer chez le poisson, a déclaré le [biologiste marin Matthias] Brenner. »
Quels risques pour la consommation humaine ?

La limande commune étant un mets particulièrement apprécié pour sa chair douce dans la gastronomie européenne, la question de la sécurité alimentaire se pose avec une acuité particulière. Ces poissons pêchés le long des côtes allemandes terminent régulièrement leur parcours dans les assiettes des consommateurs, exposant potentiellement la population aux résidus issus des profondeurs.
Actuellement, il n’existe aucune norme officielle fixant un niveau acceptable et reconnu pour la présence de matériaux comme le TNT dans les produits de la mer. Les spécialistes rencontrent par ailleurs de grandes difficultés pour établir un lien définitif entre les affections humaines, le régime alimentaire et ces polluants militaires spécifiques. L’analyse est rendue ardue par le fait que la chaîne de production alimentaire est déjà imprégnée d’une vaste gamme de matériaux nocifs, parmi lesquels figurent les microplastiques, les pesticides, le plomb et diverses autres substances toxiques.
Malgré cette complexité analytique, les chiffres bruts inquiètent fortement la communauté scientifique. Les concentrations élevées de résidus d’armes non explosées découvertes dans la faune marine incitent à la prudence. L’absence de consensus sur un seuil de sécurité ne signifie nullement qu’il soit idéal pour un être humain d’ingérer de la chair de poisson porteuse de telles substances.
Un défi technologique prévu pour durer des siècles

Face à l’ampleur de la tâche, les efforts se multiplient aujourd’hui pour amorcer la neutralisation de cette véritable bombe à retardement environnementale, déclenchée il y a près de cent ans lors des premières hostilités mondiales. Le retrait sécurisé des millions de tonnes de matériel de guerre immergé constitue un défi logistique et écologique sans précédent pour les nations européennes concernées.
Pour pallier les dangers inhérents à la manipulation de ces explosifs devenus instables, les chercheurs innovent en développant de nouvelles technologies d’élimination des armes. Des robots sous-marins spécialisés sont notamment mis au point pour inspecter, désamorcer ou récupérer les éléments toxiques sans mettre de vies humaines en péril au fond de l’eau.
Néanmoins, les projections des spécialistes restent humbles face à la réalité du terrain. La quantité astronomique de munitions réparties sur d’immenses étendues maritimes indique qu’il faudra vraisemblablement des centaines d’années pour atténuer efficacement cette crise au sein de la mer du Nord et de la mer Baltique. Les avancées concernant ces efforts cruciaux de dépollution peuvent être approfondies via le dossier de Popular Mechanics.
Selon la source : popularmechanics.com