En 2018, des scientifiques ont enregistré pour la première fois des orques imitant le langage humain
Auteur: Mathieu Gagnon
La complexité insoupçonnée du langage des cétacés

La communication des mammifères marins fait l’objet d’études scientifiques depuis plusieurs décennies. Le projet Cetacean Translation Initiative (CETI) mène actuellement des recherches sur les structures d’échanges acoustiques en milieu océanique, mettant en évidence un niveau de complexité linguistique mesurable. L’objectif de cette organisation de recherche consiste à analyser la communication des cétacés afin, à terme, de pouvoir interagir techniquement avec eux.
L’analyse acoustique des vocalisations de cachalots menée par l’équipe du CETI a permis de caractériser de nouvelles structures sonores. Les chercheurs ont observé que ces mammifères marins produisent des sons s’apparentant à des voyelles simples, mais également des structures similaires à des diphtongues. Jusqu’à cette publication, l’émission de ces éléments phonétiques spécifiques était documentée uniquement chez l’espèce humaine.
Dans un communiqué transmis à la publication spécialisée IFLScience, David Gruber, fondateur et président du projet CETI, a précisé que ces observations offrent de nouvelles perspectives sur la communication des cachalots. Il indique qu’en appliquant les principes de la linguistique à la communication non humaine, les données montrent que ces cétacés intègrent des structures de type voyelle et diphtongue, suggérant le développement d’un mécanisme indépendant pour la production de ces phonèmes.
Les premières imitations vocales chez les orques

Parallèlement aux tentatives de décryptage des émissions sonores des cétacés, les scientifiques ont cherché à déterminer si ces animaux présentaient des capacités d’imitation des vocalisations humaines. Le média IFLScience rapporte que ces observations ont fait l’objet d’une confirmation empirique. En 2018, une équipe de chercheurs a documenté de manière formelle le premier cas d’une orque reproduisant des signaux sonores d’origine anthropique.
Une étude a documenté le processus par lequel deux orques ont été conditionnées pour imiter et reproduire des bruits spécifiques émis par un intervenant. Les enregistrements ont mis en évidence la capacité du cétacé à restituer des termes anglophones approximatifs tels que « bonjour », « au revoir », « un, deux, trois » et des onomatopées comme « ah ha ». Ces travaux s’appuient sur l’étude du mimétisme vocal observé chez d’autres espèces animales, un mécanisme fondamental dans l’apprentissage vocal et la transmission culturelle.
Dans leur publication, les chercheurs expliquent que si la capacité d’imiter des sons de congénères reste majoritairement propre aux humains parmi les primates, certains groupes distincts d’oiseaux et de mammifères ont développé cette aptitude de manière indépendante. Les auteurs précisent également que les observations en milieu naturel ont permis d’identifier chez les orques des dialectes vocaux spécifiques à certains groupes. Ces variations régionales, couramment assimilées à des transmissions culturelles, résulteraient d’un apprentissage non génétique.
L’expérience menée avec les orques Moana et Wikie
La phase initiale de ce protocole expérimental a été menée par les chercheurs du Groupe d’étude sur le comportement animal et humain (GECAH) rattaché à l’Université Complutense de Madrid. L’équipe a entraîné un jeune mâle orque de trois ans, nommé Moana, à émettre cinq signaux vocaux spécifiques sur commande. Les séquences audio sélectionnées par les scientifiques présentaient des caractéristiques acoustiques volontairement éloignées du répertoire naturel habituel de cette espèce.
La partie principale des essais s’est concentrée sur une femelle de quatorze ans, appelée Wikie. L’objectif expérimental visait à évaluer sa capacité à reproduire les signaux sonores préalablement enseignés à Moana, tâche qu’elle a accomplie avec succès. L’animal parvenait à imiter ces séquences aussi bien lorsque les sons étaient émis physiquement par le jeune mâle que lorsqu’ils étaient diffusés via un système d’enceintes.
La dernière étape de la recherche s’est articulée autour de l’exposition du cétacé à une gamme de sons beaucoup plus large et hétérogène. Le nouveau corpus acoustique soumis à l’orque était constitué de six phrases et mots d’origine humaine, d’un enregistrement de grincement de lourdes portes, de barrissements d’éléphants, ainsi que de bruits graves et prolongés reproduisant des flatulences.
Validation acoustique par des juges indépendants
Bien que les données confirment la capacité de ces animaux à reproduire des sons inédits, les auteurs de l’étude emploient un registre métaphorique pour illustrer les limites strictes de cette aptitude. Ils soulignent dans leurs conclusions qu’il n’est pas envisageable de voir ces cétacés opérer de futures tâches humaines, comme travailler dans des centres d’appels, ni de les imaginer assurer la distribution d’une représentation théâtrale d’œuvres littéraires telles que le roman Moby Dick.
Pour assurer la validité scientifique de l’expérience, l’équipe a mis en place un protocole d’évaluation rigoureux des émissions vocales produites par les orques. Les chercheurs ont d’abord procédé à une comparaison technique minutieuse des formes d’onde entre les enregistrements des cétacés et les sons sources de référence. Dans un second temps, ils ont constitué un panel de six examinateurs indépendants, dont la mission consistait à évaluer objectivement la correspondance entre les imitations animales et les extraits d’origine.
Dans leur rapport, les biologistes indiquent que le sujet d’étude n’a pas produit de reproductions acoustiques parfaites pour l’ensemble des nouveaux sons de congénères et d’humains. Toutefois, les copies générées ont été jugées identifiables, une conclusion confirmée conjointement par les évaluations à l’aveugle des examinateurs externes et par les analyses acoustiques. L’équipe souligne que ce degré de précision reste particulièrement notable, sachant que le système de production sonore des orques diffère drastiquement de l’anatomie vocale humaine.
Un mimétisme sans compréhension, hérité d’ancêtres terrestres
L’analyse des résultats expérimentaux implique de circonscrire les capacités réelles observées lors de ces différents tests. Les chercheurs indiquent que cette dynamique ne s’apparente en aucun cas à une conversation interactive entre des baleines et des humains. De plus, aucune donnée issue de cette étude ne permet d’affirmer que les orques saisissaient la moindre signification des mots ou des bruits qu’elles étaient amenées à imiter durant les sessions d’enregistrement.
Le comportement des animaux marins lors de l’étude s’est concentré sur la répétition mécanique et auditive des stimuli présentés. Ce processus d’imitation a été accompli en mobilisant un équipement phonatoire dont la structure anatomique se trouve très éloignée de celle de l’être humain. La portée scientifique de ces travaux repose par conséquent sur l’adaptabilité physiologique de l’animal pour imiter un son, et non sur une compréhension sémantique du langage humain.
En conclusion de leur rapport, les chercheurs formulent une hypothèse évolutionniste concernant l’origine de ces capacités d’imitation vocale. Les données scientifiques recueillies sur la méthode de copie indiquent que les compétences sensorielles, perceptuelles et cognitives nécessaires à la reproduction de ces sons aériens constituent des traits ancestraux. Selon les auteurs, ces caractéristiques physiologiques spécifiques remonteraient aux ancêtres terrestres des cétacés.
Selon la source : iflscience.com