Un homme a découvert une mosaïque romaine sur une ferme. Elle pourrait représenter une version oubliée d’un conflit célèbre
Auteur: Mathieu Gagnon
Une découverte stupéfiante dans la campagne anglaise
En 2020, dans le petit village de Ketton, au cœur des East Midlands en Grande-Bretagne, une découverte inattendue allait réécrire une parcelle de l’histoire locale. Sur la ferme familiale, un résident du nom de Jim Irvine a mis au jour une splendide mosaïque de l’époque romaine. Très vite, les experts ont compris qu’ils avaient affaire à une œuvre majeure, illustrant des scènes de la mythique guerre de Troie.
Les chercheurs estiment que cette œuvre ornait le sol d’une villa au quatrième siècle de notre ère. Son propriétaire, un citoyen de la Bretagne romaine, semblait posséder une connaissance approfondie de la littérature classique. Plus encore, il tenait visiblement à ce que tout son entourage en soit conscient. C’est du moins la nouvelle conclusion tirée par les spécialistes après une analyse poussée de cette pièce exceptionnelle, baptisée la mosaïque de Ketton.
D’Homère à Eschyle : le récit change de version
Dans un premier temps, les experts du comté de Rutland ont naturellement associé les scènes de la mosaïque à l’œuvre la plus célèbre relatant ce conflit : l’Iliade d’Homère. Ce poème épique, daté de la fin du VIIIe ou du début du VIIe siècle avant notre ère, semblait la référence évidente. Pourtant, une analyse plus fine a remis en cause cette certitude.
Une étude récemment publiée dans la revue spécialisée Britannia révèle une tout autre origine. Les images ne suivraient pas le récit d’Homère, mais s’inspireraient d’une pièce de théâtre aujourd’hui disparue : Les Phrygiens. Écrite plus de deux siècles après l’Iliade par le grand tragédien grec Eschyle, cette œuvre proposait une version différente de la guerre. La mosaïque de Ketton en serait l’un des très rares témoignages visuels.
Trois scènes clés racontées en pierre
La mosaïque de Ketton met en scène trois moments forts de la tragédie grecque. On y voit d’abord le duel entre le guerrier grec Achille et le prince troyen Hector. La deuxième scène montre Achille traînant le corps d’Hector derrière son char, signe de sa victoire écrasante. Enfin, la troisième illustre le roi de Troie, Priam, venant racheter la dépouille de son fils en payant une rançon en or.
Ce sont les détails qui trahissent la source. Par exemple, la mosaïque montre Priam pesant l’or contre le corps de son fils, une scène absente de l’Iliade mais connue pour figurer dans Les Phrygiens. L’usage des chars par les combattants dans ces scènes s’écarte également de la version homérique pour correspondre à celle d’Eschyle. Ces éléments sont de précieux indices qui ont permis de réorienter l’interprétation de l’œuvre.
Un carrefour d’influences méditerranéennes
L’analyse va plus loin qu’une simple identification littéraire. Elle révèle que le propriétaire et les artisans n’étaient pas seulement des érudits, mais aussi des connaisseurs des arts visuels de leur temps. Jane Masseglia, auteure principale de l’étude et professeure associée en histoire ancienne à l’Université de Leicester, apporte un éclairage fascinant. « Dans la mosaïque de Ketton, non seulement nous avons des scènes racontant la version de l’histoire selon Eschyle, mais le panneau supérieur est en fait basé sur un dessin utilisé sur un pot grec qui date de l’époque d’Eschyle, 800 ans avant que la mosaïque ne soit posée », explique-t-elle dans une déclaration.
Ce lien n’est pas isolé. « Une fois que j’ai remarqué l’utilisation de motifs standards dans un panneau, j’ai découvert que d’autres parties de la mosaïque étaient basées sur des dessins que l’on peut voir sur de l’argenterie, des pièces de monnaie et des poteries beaucoup plus anciennes provenant de Grèce, de Turquie et de Gaule », poursuit la chercheuse. Cette mosaïque est donc une synthèse artistique, une preuve que la Bretagne romaine était profondément connectée au reste du monde classique.
Jane Masseglia insiste sur ce point : « Les artisans romano-britanniques n’étaient pas isolés du reste du monde antique mais faisaient partie de ce vaste réseau de métiers qui transmettaient leurs catalogues de motifs de génération en génération. À Ketton, nous avons un artisanat romano-britannique mais un héritage de conception méditerranéen. »
Une nouvelle image de la Bretagne romaine
Peu après sa découverte, l’organisme Historic England et les services archéologiques de l’Université de Leicester ont lancé une excavation conjointe du site de la villa et de sa mosaïque. Le choix de représenter cette version moins commune du conflit troyen est perçu par les chercheurs comme une véritable démonstration de culture. Les Romains connaissaient différentes versions du récit, mais opter pour celle-ci était une manière pour le propriétaire de se distinguer et de signaler son raffinement intellectuel.
Cette découverte change notre regard sur cette période. « C’est un développement fascinant et important qui suggère que la Bretagne romaine était peut-être bien plus cosmopolite que nous l’imaginons souvent », a déclaré Jim Irvine, l’homme à l’origine de la trouvaille. Un avis partagé par les professionnels.
Pour Rachel Cubitt, coordinatrice post-excavation chez Historic England, la mosaïque offre un nouveau prisme de lecture. « Cette nouvelle recherche fascinante offre une image plus nuancée des intérêts et des influences de ceux qui ont pu y vivre », affirme-t-elle, « et des gens qui vivaient à travers la Bretagne romaine à cette époque. » Loin d’être une province isolée, la région était un lieu d’échanges culturels et artistiques dynamiques.
Selon la source : popularmechanics.com