Ces végétaux sans voix ont aidé le FBI à élucider une affaire de profanation de sépultures
Auteur: Mathieu Gagnon
Quand le FBI frappe à la porte d’un musée
Matt von Konrat a toujours été un amateur de séries policières. Mais ce botaniste du Field Museum de Chicago n’aurait jamais imaginé se retrouver au cœur de son propre épisode de « New York, police judiciaire ». Tout bascule par un appel téléphonique en 2009. À l’autre bout du fil, le FBI. Les agents fédéraux avaient une question pour le moins inhabituelle : son expertise des mousses pouvait-elle les aider à résoudre une sombre affaire de profanation de tombes ?
Peu de temps après, des agents se présentent au musée. Ils montrent à Matt von Konrat une motte de mousse identifiée comme étant du Fissidens taxifolius. Cette plante avait été retrouvée dans le cimetière de Burr Oak à Alsip, dans l’Illinois, un lieu au centre d’une enquête macabre. Les enquêteurs pensaient que cette mousse avait été enterrée avec les dépouilles de trois personnes, illégalement déplacées de leurs tombes par des employés du cimetière.
Leur objectif ? Revendre les concessions ainsi libérées. Le FBI avait donc une double mission pour le scientifique : identifier formellement l’espèce de mousse et, surtout, déterminer depuis combien de temps elle se trouvait sous terre.
Le crime du cimetière de Burr Oak
L’affaire était sordide. Des employés avaient exhumé des restes humains pour les ré-enterrer à la hâte dans une autre partie du cimetière. Cette manœuvre libérait des parcelles convoitées, qu’ils pouvaient ensuite monnayer. La touffe de mousse, découverte avec les ossements déplacés, devenait une pièce à conviction potentiellement cruciale. Était-elle un témoin silencieux de la scène de crime ?
L’enquête menée par Matt von Konrat et ses collègues a fait l’objet d’une publication dans la revue Forensic Sciences Research. L’article, au titre évocateur — « Témoin silencieux : une mousse fournit une preuve importante dans la résolution d’un crime de cimetière » — résume l’importance de cette approche. « Cette enquête démontre comment la combinaison de l’identification botanique et d’expériences physiologiques peut fournir des informations cruciales pour aider les enquêtes judiciaires », y explique le botaniste.
Il ajoute : « Il est clair qu’il existe un potentiel significatif pour l’utilisation des bryophytes en science médico-légale et qu’elles, ainsi que d’autres matières végétales, en particulier microscopiques, ont peut-être été sous-utilisées ».
Le secret des bryophytes, ces plantes sans racines
Pour comprendre comment une simple mousse peut parler aux enquêteurs, il faut se pencher sur sa biologie. Les mousses appartiennent au groupe des bryophytes, des plantes sans racines qui incluent également les hépatiques et les anthocérotes. Souvent ignorées, elles jouent un rôle essentiel dans l’environnement, capables de coloniser des sols même stériles.
Grâce à des filaments semblables à des poils, les rhizoïdes, elles absorbent l’eau et les nutriments avant de les relâcher dans le sol. Ce faisant, elles créent discrètement un terreau qui permet à de nouvelles plantes, dotées de racines, de s’implanter. Mais les mousses cachent une autre particularité fascinante, et c’est elle qui a intéressé le FBI.
Lorsqu’elles sont déshydratées, les mousses ne meurent pas complètement. Leur métabolisme reste actif, bien que ralenti. Tant qu’il subsiste une once d’activité métabolique, elles peuvent être réhydratées et revenir, au moins partiellement, à la vie. Cette caractéristique permet de déterminer à quel moment une mousse a été arrachée de son milieu en mesurant le niveau de détérioration de son métabolisme.
L’analyse en laboratoire : faire parler la chlorophylle
L’échantillon fourni par le FBI avait été enterré à une vingtaine de centimètres de profondeur (huit pouces), avec les ossements profanés. Pour Matt von Konrat et son équipe, le défi consistait à mesurer la quantité de chlorophylle encore présente dans les cellules de cette mousse. Cet indicateur allait leur révéler à quel point son métabolisme s’était dégradé.
Les chercheurs ont d’abord réhydraté la mousse issue de la scène de crime. Ils l’ont ensuite comparée à des échantillons frais et à des échantillons déshydratés provenant de zones voisines, ainsi qu’à des spécimens de la collection du musée. L’analyse de la fluorescence de la chlorophylle a révélé qu’une faible activité métabolique avait timidement repris dans l’échantillon du FBI.
Deux autres indices sont venus renforcer leurs conclusions. D’une part, aucune mousse F. taxifolius n’a été retrouvée sur les lieux d’origine des tombes profanées. En revanche, elle était abondante là où les restes humains avaient été illégalement ré-enterrés. D’autre part, après avoir examiné les données climatiques de l’année suivant le crime, et confirmé ses résultats avec des collègues, von Konrat a constaté que les précipitations auraient été suffisantes pour atteindre vingt centimètres de profondeur. Cela suggérait que la mousse n’était probablement pas restée enterrée très longtemps.
Le verdict : une plante qui ne peut pas mentir
La convergence de toutes ces preuves a permis d’établir une chronologie précise. L’analyse a révélé que l’échantillon de mousse était âgé d’environ deux ans, ce qui situe son déterrement et sa nouvelle inhumation en 2007. Cette date coïncidait parfaitement avec la période durant laquelle les enquêteurs pensaient que les restes avaient été déplacés.
Cette conclusion scientifique a directement réfuté les affirmations de deux anciens employés, Keith et Terrence Nicks, qui soutenaient ne pas travailler au cimetière au moment des faits. En 2015, ils ont été reconnus coupables de profanation de restes humains et condamnés à une peine de prison.
Bien que ce fût la première fois dans l’Illinois qu’une mousse était utilisée pour établir la chronologie d’un crime, le principe est simple : si les plantes sont incapables de parler, elles sont aussi incapables de mentir. « Nous espérons que cela encouragera une plus grande prise de conscience de l’importance des bryophytes et des plantes microscopiques similaires lors des enquêtes judiciaires », a déclaré Matt von Konrat, « afin de s’assurer que des preuves végétales cruciales ne soient pas négligées à l’avenir ».
Selon la source : popularmechanics.com