Les rencontres improbables d’un conteur né
Gregory Charles possède une trajectoire de vie qui défie les probabilités. Ce musicien accompli a partagé des moments intimes avec des figures historiques et politiques majeures. Il s’est retrouvé à chanter le répertoire de Michel Rivard aux côtés de Justin Trudeau, avant de partager un instant de franche camaraderie, se tapant sur les cuisses avec le roi Charles d’Angleterre. Ses aventures l’ont mené à accompagner Céline Dion jusque chez Donald Trump, ou encore à prêter sa voix dans l’enceinte de Westminster Abbey avec l’acteur de James Bond, Daniel Craig. Cet héritage de rencontres exceptionnelles puise peut-être ses racines dans l’histoire familiale, son propre père ayant marché aux côtés de Martin Luther King.
L’ensemble de ces souvenirs vertigineux ne représente qu’un infime échantillon des récits partagés par cet homme-orchestre. Ces confidences ont été recueillies vendredi soir, lors d’une entrevue sur le plateau de l’émission Dans le blanc des yeux, diffusée sur les ondes de LCN.
Le public québécois le suit depuis des décennies à travers de multiples formats télévisuels et scéniques. Que son visage vous soit devenu familier grâce à Chabada, Chambres en ville, Les Débrouillards ou Piano public, sa présence demeure constante. Ses performances mémorables lors des spectacles de la Saint-Jean ou ses interventions régulières à la radio confirment un fait indéniable : il règne sans conteste comme le roi des anecdotes.
Retour sur la controverse londonienne de 2022
L’entretien a naturellement dévié vers un événement médiatique marquant survenu en septembre 2022. Une vidéo devenue rapidement virale montrait le premier ministre Justin Trudeau entonnant le célèbre titre Bohemian Rhapsody du groupe Queen. Cette scène s’est déroulée autour d’un piano tenu par Gregory Charles dans le hall d’un hôtel de Londres, une parenthèse musicale survenue peu de temps avant les funérailles officielles de la reine Elizabeth II.
Le musicien a posé un regard distancié sur cette exposition inattendue et l’emballement qui a suivi. « Je comprends comment ça marche, la game politique. Clairement, les images ont été prises entre deux portes, en arrière de l’hôtel, puis c’est devenu viral. Je pense encore une fois que c’est un manque de vision globale de ce qui se passe, monter quelque chose en épingle comme ça. »
Il a ensuite analysé l’impact de cet épisode, exprimant de l’empathie envers le dirigeant politique. « Moi, je pense pas que ça a bouleversé ma vie. Je pense que ça a peut-être bouleversé la vie de Justin Trudeau davantage. Je suis bien triste pour ça. Il méritait pas ça. Surtout que lui, le fun qu’il avait vraiment eu, je sais pas si t’as remarqué, il chante presque pas là-dedans. Son fun, c’était à chanter Schefferville puis Le retour de Don Quichotte. » Tenez-vous-le pour dit, l’ex-PM du Canada connaît par cœur les chansons de Michel Rivard.
Le pendule de la justice et l’héritage des droits civiques
La discussion s’est orientée vers des questions de société complexes, notamment les récentes décisions de justice accordant des peines moins sévères à des accusés parce qu’ils sont Noirs. Cette thématique résonne particulièrement pour l’artiste, dont le père a marché aux côtés du militant pour les droits civiques et qui a lui-même été honoré par le prix Martin Luther King. À la question de savoir si ces mesures pénales respectent la vision historique du leader américain, sa réponse a été sans équivoque : « Je ne pense pas que ça correspond à l’idéal de Martin Luther King ».
Bien qu’il se positionne contre ces mesures spécifiques, il perçoit cette dynamique comme un inévitable retour du balancier, découlant d’une lourde histoire de discrimination. « Cependant, comme tout pendule, le pendule, il revient rarement exactement au centre. Si t’as 350 ans, 400 ans d’abus sur un continent, dans une direction où tu traites des gens comme étant des animaux, comme étant des bêtes de somme, que tu les vends comme si c’était un cheval ou un cochon, tu les fais travailler du lever du soleil au coucher du soleil à ramasser du coton ou du tabac, tu leur mets leur chaîne, tu les renvoies dans leur grange, etc. »
Il souligne la difficulté de trouver un point d’équilibre immédiat après des siècles de déséquilibre structurel. « C’est sûr que génération après génération, il va falloir éventuellement que tu fasses quelque chose dans l’autre direction pour revenir au centre. Ça revient pas au centre facilement. Tu me poses cette question-là là-dessus. Mais tu me poserais la question sur ‘est-ce que c’est normal que dans chaque commercial, mettons, à la télévision, t’as nécessairement quelqu’un qui est d’origine asiatique et d’origine noire, est-ce que c’est normal ?’ Mais non, c’est pas normal. C’est le retour du balancier parce qu’il n’y en a pas eu pendant des années ».
Les leçons inattendues de la maladie
Le ton de l’entrevue s’est fait plus intime lorsque le sujet de l’Alzheimer a été abordé. Cette maladie neurologique, dont souffraient ses deux parents, a profondément marqué la trajectoire personnelle de Gregory Charles. Plutôt que de s’attarder uniquement sur la souffrance, il surprend en articulant à quel point cette épreuve détient le pouvoir de nous enseigner des principes fondamentaux sur l’existence.
Il propose une réflexion sur notre rapport à la mémoire et à notre attention fragmentée par la technologie moderne. « Imagine si on savait qu’on va perdre les souvenirs les plus importants de notre vie ! Si on en était vraiment conscient, combien de fois on déposerait notre téléphone pour vivre le moment présent ? »
Pour ancrer ce propos, il remonte le fil du temps jusqu’à sa jeunesse. « Moi, j’étais guide touristique quand j’étais adolescent et je disais ça aux touristes qui descendaient avec, autrefois, leur caméra vidéo. On descendait devant la basilique Notre-Dame, mettons, dans le Vieux-Montréal, et ils descendaient avec leur caméra vidéo et je leur disais : ‘You can film it all you want… après. Vis l’expérience d’une église qui a été construite en 1823 et qui a l’air de ça dans le milieu d’un centre-ville nord-américain.' »
Le choix radical de l’instant présent
Le récit de cette période de guide touristique, entremêlé à l’épreuve de la maladie de ses parents, a provoqué une vague d’émotion palpable sur le plateau. C’est les larmes aux yeux que le musicien a mesuré le poids de ces années d’accompagnement auprès de ceux qui lui ont donné la vie.
Cette proximité avec la perte progressive de la mémoire a forgé chez lui une nouvelle discipline de vie, éloignée des distractions numériques. « Le fait d’accompagner ma mère et mon père avec l’Alzheimer, ça a rendu chaque moment présent beaucoup plus important pour moi. Les gens qui me connaissent le savent, de tous les gens de leur entourage, je ne suis pas proche de mon téléphone, je ne suis pas proche des écrans, je suis vraiment très, très, très dans le présent ».
Derrière l’homme aux multiples anecdotes côtoyant les grands de ce monde, se révèle une volonté farouche de préserver ce qui reste insaisissable : la pleine conscience de l’instant immédiat.
Selon la source : journaldemontreal.com