Quand le silence devient la norme

Une sensibilité accrue au bruit semble s’installer au Québec depuis quelques années. Les exemples se multiplient : les protestations contre le bruit des courses de Formule 1, les plaintes visant les bars installés sur les artères commerciales ou les terrasses de restaurants souhaitant fermer plus tard. Même les cris d’enfants jouant au hockey dans la rue sont parfois perçus comme une nuisance sonore à faire cesser.
Ce phénomène serait, selon certains observateurs, un symptôme direct d’une société vieillissante. Le rythme de vie change, se calquant sur une routine plus posée : un repas léger à dix-sept heures, suivi d’une soirée devant la télévision jusqu’à vingt-et-une heures, avant de se coucher. Dans ce contexte, la principale exigence devient le calme, avec une demande implicite : « surtout, ne me réveillez pas en faisant du bruit ! ».
Le grand écart médiatique : des aînés devant l’écran, un regard tourné ailleurs

À la télévision, la publicité reflète clairement ce changement démographique. Les annonces ciblant les seniors sont omniprésentes : des douches équipées de bancs, des bains avec des portes, des appareils auditifs, des marchettes, de la colle pour prothèses dentaires ou encore des machines qui font vibrer les pieds. Les résidences pour personnes âgées, comme les « Résidences Soleeeeeeeeeeeil ! », occupent une place de choix sur les ondes.
Cette réalité soulève une question : pourquoi le débat public se concentre-t-il davantage sur le système de santé que sur celui de l’éducation ? La réponse semble liée au poids grandissant des aînés dans la société. Pourtant, un paradoxe subsiste. Les diffuseurs télévisuels affirment chercher à atteindre un public jeune, car ce sont eux que les commanditaires ciblent, considérant que ce sont les jeunes qui consomment, achètent et dépensent. Or, dans les faits, ce sont majoritairement les personnes âgées qui passent leurs journées devant la télévision, les jeunes générations s’étant largement tournées vers des plateformes comme TikTok.
Cette situation crée un décalage culturel. Un producteur de télévision souhaitant réaliser un documentaire sur des figures majeures comme la comédienne Michèle Rossignol ou l’auteur Michel Tremblay pourrait se heurter à un refus au motif que « ça n’intéresse pas les jeunes, ils ne savent pas c’est qui… ». Une affirmation qui omet une partie de l’équation : ce sont précisément les aînés, qui connaissent ces artistes, qui constituent une part importante de l’auditoire. Une situation qui interroge, alors que la devise du Québec est « Je me souviens ».
Mémoire collective : le modèle américain face à l’oubli québécois

En matière de mémoire historique et culturelle, la comparaison avec les États-Unis est frappante. Les plateformes de diffusion comme Netflix, Crave ou Disney+ proposent constamment des documentaires sur des artistes américains des années 50, 60 ou 70. La liste est longue : Mel Brooks, Liza Minelli, Frank Sinatra, Quincy Jones, Norman Mailer, Tom Wolfe, Joan Didion, les Beach Boys, et même des figures historiques comme Mark Twain, Louis Armstrong ou Ernest Hemingway.
Le documentariste Ken Burns incarne cette fierté nationale avec ses séries acclamées sur l’histoire des États-Unis. Ses œuvres couvrent des sujets aussi variés que le baseball, le jazz, la révolution américaine, la guerre civile, la guerre du Vietnam, la conquête de l’Ouest, la prohibition, la rédaction de la Constitution ou encore la création des parcs nationaux. Cette démarche témoigne d’une volonté d’honorer les grands créateurs et de célébrer une histoire nationale.
Face à cela, où se situe le Québec ? Où sont les grandes séries documentaires sur des moments fondateurs comme la Révolution tranquille, la naissance du mouvement indépendantiste, les Patriotes ou le manifeste du Refus global ? L’idée d’une série de fiction sur la création de la pièce « Les Belles-Sœurs », avec des comédiens interprétant Michel Tremblay et André Brassard, semble peu probable aux yeux des diffuseurs. Pourtant, le succès passé de séries biographiques sur Olivier Guimond, avec Benoît Brière, et Willie Lamothe, avec Luc Guérin, avait démontré un réel intérêt du public pour ces pans de son histoire.
Le pont vers nulle part, symbole d’une société qui n’ose plus

Qu’est-ce qui caractérise une société vieillissante ? Souvent, c’est une société qui ne prend plus de risques, qui cherche à s’économiser. La célébration récente des 55 ans du lancement du chantier de la baie James rappelle une époque de grands projets. Aujourd’hui, imaginer une initiative d’une telle ampleur semble presque impossible.
Une illustration de cette tendance a été rapportée par le journal La Presse. Le gouvernement du Québec a prévu la construction d’un pont sur la Côte-Nord qui, littéralement, ne mènera nulle part. Ce pont enjambera une rivière à saumons, mais aucune route ne sera construite pour le rejoindre ou le prolonger, faute de budget suffisant. Le pont sera donc érigé, seul, au milieu de la nature.
Le coût de cette infrastructure que personne n’empruntera est estimé à 80 millions de dollars. Pour certains, il est difficile de ne pas y voir une puissante métaphore du Québec contemporain : une structure coûteuse, sans destination claire, suspendue entre un passé révolu et un avenir incertain.
Liberté de penser et nouvelles formes de censure

La question de la liberté d’expression est également au cœur des débats. La propriétaire de la librairie La Liberté, à Québec, a récemment fait l’objet de menaces de la part de ce que certains qualifient de « militants hystériques ». La raison ? Avoir accepté qu’Éric Duhaime y tienne le lancement de son dernier ouvrage.
Ce type de pression évoque une forme de censure qui rappelle d’autres époques. Dans les années 40, c’étaient les curés qui mettaient des livres à l’index. Aujourd’hui, une nouvelle forme de dogmatisme, venant des « curés de la bien-pensance », semblerait vouloir décider quels livres méritent d’être vendus et lesquels devraient être interdits. Face à cette situation, des voix s’élèvent : « Pouvez-vous nous sacrer la paix ? » ou encore « On n’a pas sorti les curés des écoles pour les retrouver dans nos cinémas, nos librairies et nos bibliothèques ! ». L’argument final étant que plus on condamne certains livres, plus on donne envie au public de les lire.
Des dérives internationales à la redéfinition de la fin de vie

Le regard se porte aussi sur la scène internationale, avec des décisions qui suscitent l’incompréhension. Il y a quelques semaines, l’Iran a été choisi pour siéger à un comité des Nations Unies dédié aux droits des femmes et aux droits de la personne. Une situation qui rappelle la méfiance de Charles De Gaulle envers l’ONU, une organisation qu’il surnommait « Le Machin ». L’ancien président français exprimait ainsi sa lassitude : « Assez d’organisations internationales. Ensuite, on ne peut plus s’en débarrasser ! Encore des fonctionnaires internationaux qui ne paieront pas leurs impôts et qui bénéficient de privilèges. Ça suffit comme ça ! Ces fonctionnaires sont des gens placés hors de la règle qui s’impose aux nationaux ! ».
Un autre sujet de société, celui de l’aide médicale à mourir, est également source de questionnements. Le 24 avril dernier, une Britannique de 56 ans a obtenu cette aide en Belgique. Elle ne souffrait d’aucune maladie grave, mais éprouvait une grande difficulté à faire le deuil de son fils de 23 ans, décédé quatre ans plus tôt en s’étouffant avec un sandwich. Commentant ce cas sur les ondes de QUB 99,5 FM, l’ancien ministre de la Santé Gaétan Barrette a déclaré : « Ce n’est pas de l’aide médicale à mourir, c’est carrément un suicide assisté ». Cette affaire soulève des craintes quant aux dérives possibles, au moment où le Québec envisage d’élargir l’aide médicale à mourir aux personnes souffrant de troubles mentaux.
Selon la source : journaldemontreal.com