Cette créature devait mourir… mais est redevenue jeune : détient-elle le secret de l’immortalité ?
Auteur: Mathieu Gagnon
Un organisme marin aux capacités de survie hors du commun

La cténophore verruqueuse, scientifiquement nommée Mnemiopsis leidyi, est une créature dotée de caractéristiques singulières. Cet animal marin possède en effet la capacité de régénérer des parties entières de son corps, de se reproduire dès son stade larvaire, et même de fusionner son organisme avec celui d’autres individus de son espèce pour assurer sa survie en cas de blessure.
Son anatomie interne présente des particularités tout aussi surprenantes. Comme le souligne la documentation scientifique, cet organisme ne possède pas d’orifice anal visible en permanence. Il forme une ouverture uniquement au moment précis où il a besoin de rejeter ses déchets biologiques.
Une étude menée en 2024 vient d’ajouter une dimension supplémentaire à cette liste d’aptitudes. Les chercheurs ont démontré que cet animal peut quitter son statut d’adulte pour retourner à un état biologiquement juvénile, particulièrement lorsqu’il se remet d’un traumatisme physique ou d’une période prolongée de famine.
Une stratégie de régression active observée en laboratoire
Le phénomène de rajeunissement n’est pas exclusif à cette espèce. Le monde océanique abrite d’autres organismes capables de manipuler leur âge biologique, à l’image de Turritopsis dohrnii. Connue sous le nom de méduse immortelle, cette créature gélatineuse redémarre son cycle de vie depuis le début lorsqu’elle atteint la maturité. Cependant, contrairement à cette méduse pour qui le processus constitue une particularité par défaut de son cycle de développement, Mnemiopsis leidyi utilise cette régression de manière active pour survivre.
Cette faculté inédite a été mise en lumière par Joan J. Soto-Angel, biologiste marin à l’Université de Bergen en Norvège, et son collègue Pawel Burkhardt. Leurs travaux, publiés dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences, se sont appuyés sur le suivi des changements morphologiques des spécimens pendant environ deux semaines, après les avoir soumis à des conditions extrêmes.
Avant cette expérimentation, la recherche scientifique avait déjà documenté la tendance des spécimens adultes à réduire leur taille et leur masse corporelle pour faire face à un manque de nutriments. Ces études antérieures avaient néanmoins écarté l’hypothèse d’une véritable inversion de l’âge. La révélation est venue de manière fortuite lorsqu’un spécimen adulte conservé dans le bassin de laboratoire de Joan J. Soto-Angel a disparu, laissant place à une cténophore à l’état larvaire. Cette observation inattendue a incité le chercheur à lancer une investigation plus approfondie.
Le test de la privation nutritionnelle prolongée

Pour comprendre la mécanique de ce rajeunissement, les chercheurs ont mis en place un protocole précis. Soixante-cinq cténophores verruqueuses adultes ont été isolées dans des bassins et privées de toute alimentation pendant une durée de 15 jours. Au terme de cette période de jeûne, Joan J. Soto-Angel et Pawel Burkhardt leur ont administré un régime alimentaire allégé à raison d’une fois par semaine.
Les observations ont rapidement révélé des modifications structurelles majeures. Les lobes gélatineux que l’espèce développe pour marquer le passage à l’âge adulte ont commencé à être réabsorbés par le corps des spécimens. Après plusieurs semaines de surveillance continue, l’équipe a noté que 13 des 65 individus avaient retrouvé à la fois l’apparence physique et les habitudes alimentaires caractéristiques d’une larve typique.
Les chercheurs ont exprimé leur étonnement face à ces résultats dans un communiqué de presse de l’université. « Être témoin de la façon dont elles font lentement la transition vers une larve cydippide typique, comme si elles remontaient le temps, était tout simplement fascinant », a déclaré Joan J. Soto-Angel.
Le rôle du traumatisme physique dans l’accélération du processus

L’expérimentation a ensuite pris une dimension supplémentaire pour évaluer l’impact du stress physique sur la transformation morphologique. Sur le groupe initial de 65 individus, les scientifiques ont sélectionné 15 spécimens pour leur faire subir un traumatisme plus important. L’intervention a consisté à retirer chirurgicalement les lobes développés à l’âge adulte.
Cette amputation visait à introduire un facteur de tension supplémentaire afin de mesurer précisément la réaction de l’organisme marin. Les résultats ont mis en évidence une corrélation directe entre la sévérité des conditions et la rapidité du processus d’inversion. Sur les 15 spécimens amputés, six ont opéré un rajeunissement complet en seulement 15 jours.
En comparaison, sur les 50 cténophores restantes n’ayant pas subi cette lobectomie, sept individus ont mis environ six semaines pour accomplir le même cycle régressif. Ces données démontrent que plus les conditions environnementales et physiques se dégradent, plus ces animaux ont tendance à retourner rapidement vers leur état juvénile pour assurer leur pérennité.
Des perspectives inédites pour la biologie de l’évolution

Les conclusions de cette recherche dépassent le simple cadre de l’observation marine et soulèvent de nouvelles interrogations sur les capacités d’adaptation du vivant. Bien que ces expériences représentent une contrainte physique pour les cténophores, elles offrent un regard documenté sur la plasticité des processus de développement, et potentiellement de régression, de ces organismes mystérieux.
Les auteurs de l’étude soulignent l’importance de leurs observations pour les recherches à venir. « Cette découverte fascinante ouvrira la porte à de nombreuses découvertes importantes », a affirmé Pawel Burkhardt dans la communication officielle du centre de recherche.
Le chercheur a ensuite défini les prochaines étapes de l’investigation biologique. « Il sera intéressant de révéler le mécanisme moléculaire guidant le développement inverse, et ce qui arrive au réseau nerveux de l’animal pendant ce processus », a-t-il ajouté. Comme le suggère la publication des deux biologistes, ces données invitent désormais la communauté scientifique à se demander quelles autres espèces du règne animal pourraient posséder une technologie interne de rajeunissement similaire.
Selon la source : popularmechanics.com