Des fiches de révision divulguent par erreur des sites nucléaires secrets de l’Air Force
Auteur: Mathieu Gagnon
Des secrets nucléaires à portée de clic

Comment des militaires américains ont-ils pu, sans le vouloir, exposer les coordonnées de bunkers nucléaires hautement secrets ? La réponse se trouve dans une méthode de révision que des millions d’étudiants utilisent chaque jour : les applications de fiches de révision en ligne. Des aviateurs de l’armée de l’air américaine basés en Europe, chargés de la protection d’armes nucléaires, ont utilisé ces outils pour se préparer à leurs examens de qualification militaire.
La découverte a été faite par un chercheur du groupe de renseignement en sources ouvertes Bellingcat. En cherchant à s’entraîner pour leurs tests, ces soldats ont mis en ligne des informations classifiées directement sur ces plateformes publiques, créant ce qui pourrait être considéré comme les fiches de révision les plus dangereuses du monde.
Les six bases européennes au cœur de la fuite

Les fuites concernent six bases stratégiques abritant des armes nucléaires américaines. Il s’agit des bases aériennes d’Aviano et de Ghedi en Italie, d’Incirlik en Turquie, de Volkel aux Pays-Bas, de Kleine Brogel en Belgique et de Büchel en Allemagne. Selon le Bulletin of the Atomic Scientists, ces six sites hébergent au total 100 bombes nucléaires tactiques de types B61-3 et B61-4.
La B61-3 est une bombe gravitationnelle larguée par avion, dont la puissance explosive est ajustable. Elle peut aller de seulement 300 tonnes de TNT à 1,5 kilotonne (1 500 tonnes de TNT), et atteindre une puissance maximale de 170 kilotonnes. Pour mettre ce chiffre en perspective, la bombe atomique qui a explosé au-dessus d’Hiroshima, au Japon, en août 1945, avait une puissance de 16 kilotonnes.
Coffres « chauds », caméras et mots de passe secrets

Les informations divulguées via les fiches de révision étaient d’une sensibilité extrême. Elles comprenaient notamment le nombre de « coffres », ou bunkers de stockage nucléaire, situés sur les bases. Plus grave encore, pour l’une des bases, les fiches révélaient quels coffres étaient « chauds », c’est-à-dire contenant probablement une arme nucléaire active, et lesquels étaient « froids », et donc vides.
Mais la fuite ne s’arrête pas là. Les données exposées incluaient également l’emplacement précis des caméras de sécurité, des identifiants uniques figurant sur les badges de sécurité spéciaux portés par le personnel de la base, et même des mots de contrainte secrets, utilisés pour signaler une situation de danger sans alerter un agresseur.
Les réseaux sociaux, autre maillon faible de la sécurité

Les applications de révision ne sont pas les seules sources de fuites. D’autres informations sensibles sur les armes nucléaires tactiques basées en Europe ont été découvertes sur les réseaux sociaux. Dans un cas précis, une photo de groupe publiée sur Facebook par le 703ème escadron de soutien aux munitions, basé à Volkel, a permis aux chercheurs de déterminer l’emplacement exact et le nom du bunker où la photo avait été prise.
L’analyse de l’image a également permis d’identifier la « bombe » visible sur le cliché comme étant une version factice d’une bombe B61. Cette information, en apparence anodine, suggère fortement que ce bunker abrite normalement une bombe d’entraînement. Pour un adversaire, c’est un indice précieux qui permettrait de déduire, par élimination, quels autres bunkers de la base contiennent les véritables armes.
Un danger réel, mais une détonation quasi impossible

Bien que ces informations auraient pu aider des terroristes ou des soldats ennemis à tenter de voler une bombe thermonucléaire, il est important de noter qu’il est extrêmement difficile d’en déclencher une. Les bombes B61-3 et B61-4 sont dotées d’un système de sécurité appelé « Permissive Action Link » (PAL), qui exige la saisie d’un code à 12 chiffres pour s’armer. Si un code incorrect est entré un trop grand nombre de fois, le système électrique court-circuite automatiquement les composants électroniques de la bombe, la désactivant de manière permanente.
Ce n’est que la première étape du processus d’armement. Le code PAL doit être entré dans la bombe alors que celle-ci est déjà chargée sur l’avion porteur. Une fois en vol, la bombe ne s’arme que si elle détecte que l’avion suit le profil de vol et de largage programmé. Finalement, elle ne détonera que si elle perçoit qu’elle est en chute libre vers la cible de la manière attendue.
Les bombes B61 sont les dernières bombes gravitationnelles nucléaires transportées par les avions tactiques des États-Unis et de l’OTAN. En cas de guerre, les bombes situées à Volkel, par exemple, seraient chargées sur les avions de chasse F-16 de la Royal Netherlands Air Force stationnés sur la base. Un test de la B61-12, la version la plus récente de cette bombe, a été mené en 2018 avec un F-16 de l’armée de l’air américaine.
Selon la source : popularmechanics.com